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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Savoureux « Tyran »
La dernière création de Christophe Honoré, « Angelo, tyran de Padoue », faisait halte au Théâtre auditorium de Poitiers. Le texte de Victor Hugo a été pris à bras le corps avec succès par un metteur en scène qui traite de l’amour avec légèreté, mais qui ne le fait pas par-dessus la jambe.
En choisissant
de mettre en scène Angelo, tyran de Padoue, Christophe Honoré remet sur le tapis la violence faite aux femmes comme dans son dernier film Non ma fille tu n’iras pas
danser. Impossible aussi de ne pas penser à la contrainte qu’elles s’infligent à elles-même comme dans la Belle Personne, son adaptation cinématographique de
la Princesse de Clèves. Il excelle ici dans la transcription subtile des sentiments amoureux et de ses dommages collatéraux, aux premiers rangs desquels la jalousie et la
soif de pouvoir sur l’autre.
Angelo règne en despote sur la ville de Padoue. Passablement paranoïaque, il ne quitte jamais ses sbires chargés de le protéger. Excessivement jaloux, il tient sa femme enfermée dans sa chambre tandis qu’il se distrait avec sa maîtresse, qu’il prétend aimer.
La pièce s’ouvre sur trois champs différents. En premier lieu, le salon. Espace de la maîtresse, la Tisbé, avec une Clotilde Hesme qui règne en féline durant la première partie de l’histoire. Jeu de jambes gracieux, sensuelle, séductrice qui malmène le tyran. Puis elle change de registre, désespérée mais fière et surtout infiniment émouvante quand elle ne peut se résoudre à trahir l’épouse. Il y a aussi la chambre. Celle de Catarina, l’épouse recluse d’Angelo. Magnifique Emmanuelle Devos. Jouant à la perfection la fragilité face au tyran, l’amoureuse chaste et éperdue face à son amant.
Les deux alcôves sont sur des plateaux qui se déplacent au centre de la pièce au gré de l’histoire. Ils sont surplombés par un échafaudage, sorte de coursive sur laquelle les sbires du despote gardent la ville et se livrent régulièrement à des acrobaties et pitreries souvent drôles, au-dessus du jeu des autres comédiens. Quelquefois sordides comme lorsqu’ils jettent à l’eau les corps des ennemis du régime.
Ces trois scènes sont juxtaposées pour pénétrer l’envers du décor, les conséquences de ces amours tordues. Tout ne se passe pas ici et maintenant sur une place centrale, et Christophe Honoré arrive à représenter l’espace et le temps de chaque personnage de manière très fluide.
D’ailleurs, les dix comédiens semblent être complètement ravis de l’exercice. Ils sont tout à fait dans le ton. Marcial Di Fonzo Bo (Angelo) devient de plus en plus crédible au fil de l’histoire. Plus sa jalousie et sa peur se révèlent, meilleur il est. On oublie le phrasé saccadé de son accent qui heurte dans les premières minutes.
Mais surtout Christophe Honoré multiplie les clins d’œil au cinéma. Après les travellings sur la scène, il renforce les monologues des comédiens avec micros au bout d’une perche et un éclairage dirigé comme un gros plan. Il va jusqu’au bout en finissant sur une séquence vidéo. Ce n’est pas qu’un effet de style, encore moins un palliatif face à une mise en scène que certains ont trouvé trop capricieuse (si, si, je les ai entendus…), c’est juste que son talent et sa sensibilité sont là.
Comme dans les chansons d’Alex Beaupain (les Chansons d’amour) qui l’accompagnent ici encore, il n’a pas son pareil pour conjuguer l’intensité et la légèreté. C’est fluide, mais très travaillé, naturel mais très élégant. Et si sa manière de traiter l’amour bouleverse, ce n’est pas seulement parce que l’œuvre est très romanesque. C’est parce que ce garçon à une virtuosité bien à lui. ¶
Claire Tessier
Les Trois Coups
Angelo, tyran de Padoue, de Victor Hugo
Mise en scène : Christophe Honoré
Assistante à la mise en scène : Florian Richaud
Avec : Jean-Charles Clichet, Augustin de Monts, Anaïs Demoustier, Emmanuelle Devos, Martial Di Fonzo Bo, Vladislav Galard, Clotilde Hesme, Julien Honoré, Antoine Nembrini, Sébastien Pouderoux
Scénographie : Samuel Deshors
Son : Valérie De Loof, assistée de Laurent Sellier
Création costumes : Yohji Yamamoto et Limi Feu
Création lumière : Rémy Chevrin
Compositions additionnelles : Alex Beaupain
Photo : © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon
Théâtre auditorium de Poitiers • 1, boulevard de Verdun • 86000 Poitiers
05 49 39 40 00
www.tap-poitiers.com
Informations et réservations : 05 49 39 40 00
2 et 3 mars 2010 à 20 h 30, 4 mars 2010 à 19 h 30
Durée : 2 h 30
30 € | 24 € | 12 €
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