Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 14:30

Andromaque dé-Racinée


Par Estelle Pignet

Les Trois Coups.com


Pour la durée des travaux de Bonlieu scène nationale, la programmation a été conçue en partenariat avec les différentes salles de l’agglomération annécienne. Dans ce cadre, Le Rabelais, salle de spectacles de Meythet, accueillait « Andromaque, fantaisie barock » des Épis noirs. Pierre Lericq a pris toute la démesure de cette tragédie amoureuse et l’a traduite en chansons, en énergie et en dérision.

andromaque-fanaisie-barock-615 calat

« Andromaque, fantaisie barock » | © Calat

Le texte de Racine est entièrement réécrit. Il est recentré autour des quatre personnages principaux de cette chaîne d’amours sans retour : Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime toujours le souvenir de son mari Hector tué à Troie. Pierre Lericq a également fait de Pyrrhus le meurtrier d’Hector et le frère d’Oreste, sans doute pour resserrer les liens entre les personnages et introduire une rivalité fraternelle.

Mais au-delà de ces quelques libertés prises avec la tragédie originale et la filiation des Atrides, le texte est surtout empreint de dérision et truffé de jeux de mots. Il se rit de la mort en confiant à son allégorie le prologue et l’épilogue. Il se rit des excès d’amour et de la soif de pouvoir de ses personnages empêtrés dans leurs hésitations. La tragédie devient un cabaret où chacun vient chanter sa complainte, Andromaque en rockeuse folk, Hermione en Nina Hagen lyrico-punk.

Il y a bien un auteur à tout cela

Cette adaptation très décalée regorge d’esprit et de belles trouvailles. « Il y a bien un auteur à tout cela ? » demande l’un des personnages. La réponse est oui, assurément, de même qu’il y a bien un metteur en scène. La Mort en chauffeur de salle est irrésistible. Le jeu sur l’emphase présente dans les tragédies romantiques est très juste, et la forme du cabaret se prête parfaitement à cette démesure.

La présence continue des quatre comédiens autour de la piste, saisissant des instruments pour accompagner le chant de l’un d’entre eux, les engage à être particulièrement à l’écoute de leurs partenaires. La chanson à quatre voix est d’ailleurs l’un des passages très réussis de la pièce.

Débauche d’énergie

Les acteurs occupent pleinement le plateau, et on ressent chez eux le plaisir du théâtre, celui par exemple de changer soudain de place et de reprendre quelques répliques plus haut. Mais quel plaisir, en effet, que le théâtre, quand un homme avenant entre sur scène avec sa guitare, nous dit « Je suis la Mort » et que nous le croyons.

Si tous font preuve d’un engagement total, une mention spéciale revient à Pierre Lericq. L’auteur et metteur en scène de la pièce est également un grand comédien. À côté du déploiement d’énergie de ses complices, il sait être posé et nuancé, et cela atténue la fatigue que l’on commence à ressentir sur la longueur devant cette débauche d’ardeur sans relâche.

Capables du meilleur

Car la pièce, qui prend pour prétexte la démesure tragique, pèche quelque peu à son tour par excès. Ainsi, l’approche systématiquement humoristique empêche la confrontation aux autres émotions. De la même manière, on regrette que lors des rencontres successives entre les acteurs, l’humour ou l’énergie l’emportent toujours sur un instant de grâce. Pour un bon mot, on passe parfois à côté des thèmes présents dans la pièce. Ceux-ci sont pourtant riches et nombreux : la gouvernance, l’idée d’un monde sans cesse à rebâtir (« d’autres générations essaieront également de changer le monde »), la capacité à se libérer du passé.

Cette manière de tout tourner en dérision pourrait n’être que la mode actuelle, et cette pièce pourrait n’être qu’une énième relecture décalée d’une œuvre classique, si elle n’était faite avec autant de talent et d’intelligence. L’esprit, la cohérence de la mise en scène, la jeunesse des interprètes emportent l’adhésion, et cette équipe est à suivre absolument. Mais de la même manière que l’on peut être exigeant avec ceux que l’on estime capables du meilleur, cette Andromaque nous laisse légèrement insatisfaits, en manque peut-être de poésie. 

Estelle Pignet


Andromaque fantaisie barock, de Pierre Lericq d’après Racine

Les Épis noirs • 70, avenue Jean-Jaurès • 94110 Arcueil

01 73 54 19 24

Site : www.lesepisnoirs.com

Texte et mise en scène : Pierre Lericq

Avec : Anaïs Ancel, Muriel Gaudin, Fabrice Lebert et Pierre Lericq

Lumières : Véronique Claudel

Son : Jean-Pierre Spirli

Assistés de : Lucas Bléger et Nicolas Lepont

Régie lumière : Thomas Chrétien

Production Les Épis noirs, diffusion Atelier Théâtre Actuel

Bonlieu, scène nationale • 19, rue Guillaume-Fichet • 74000 Annecy

et Le Rabelais • 21, route de Frangy • 74960 Meythet

Billetterie : 04 50 33 44 11 / 04 50 22 39 97

http://www.bonlieu-annecy.com/detail?date=012013&event=1005

http://www.rabelais-spectacles.com/fiches%20saison/andromaque.html

Le Rabelais • 21, route de Frangy • 74960 Meythet

Mercredi 16 et jeudi 17 janvier 2013 à 20 h 30

Durée : 1 h 20

De 18,50 € à 11 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher