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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Les acteurs et la voix
En attendant la nomination du metteur en scène qui se verra remettre les clés du Théâtre du Point‑du‑Jour, Gwenaël Morin et son équipe d’acteurs occupent le théâtre avec la complicité active d’André Guittier et de Michel Raskine, qui ont toujours affiché clairement leur choix : Gwenaël Morin, qui fut l’assistant de Michel Raskine, est leur successeur d’élection. Cette « occupation » s’inscrit dans la droite ligne du théâtre permanent des Laboratoires d’Aubervilliers : il s’agit de faire sauter le cadre de la représentation et des rapports avec le public. En proposant une formule inédite : monter en quatre mois quatre pièces de l’Antiteatre de Fassbinder – terme et concept que Morin reprend à son compte – sur dix jours ouverts au public, les neuf premiers étant consacrés à des répétitions ouvertes aboutissant à une unique représentation le dixième jour… Dans ces conditions, évidemment, ni décors, ni costumes, ni régisseur technique. Le choix de Fassbinder n’est bien sûr pas anodin.
« Anarchie en Bavière »
Écrite à la fin des années 1960, dans une époque marquée à la fois par les séquelles et les cicatrices du nazisme, dans une Allemagne rongée de culpabilité et désireuse de tout dénier, Anarchie en Bavière parle de l’illusion de la révolution et son prévisible échec. Mais sans concession aucune pour l’hypocrite et irrémédiablement stupide bourgeoisie, représentée par la famille Heure légale, bel exemple de réaction et de conservatisme borné. La pièce commence quand la révolution éclate et que l’anarchie prend le pouvoir – beau paradoxe promis à l’échec !
Sur scène, donc, l’incarnation de la Révolution anarchiste qui prône l’abolition de toutes les lois, Bureaucratie nouvelle (cela ne s’invente pas !), face à la famille Heure légale et ses subdivisions, Nouvel Amour romantique au féminin, Vieil Amour romantique au masculin, l’Assassin d’enfants et Phénix, qui passe son temps à cauchemarder sur des scènes de viol dont elle est, évidemment, la victime. Ubu qui aurait lu Wilhelm Reich…
Aucune analyse psychologique cependant : les personnages sont réduits à des types sociaux dont Fassbinder étudie les gestes attendus, témoins de leur appartenance à leur classe et à leur genre. Les mécaniques se mettent en place et déraillent, le rapport de domination s’immisce à l’intérieur du couple amoureux, l’hystérie n’est jamais loin… Si la révolution n’arrive pas à transformer la société – nulle amertume dans ce constat –, elle détruit tout sur son passage en ouvrant la boîte de Pandore. Les peurs et désirs jusqu’ici soigneusement enfouis explosent au grand jour. Pour le coup, c’est l’anarchie !
« Short cuts » minimalistes
Pas de psychologie, pas de décor, pas de musique, pas d’anecdote. Des short cuts stylisés qui s’enchaînent à vive allure, prégnance du cinéma cher à l’auteur. Et surtout des acteurs formidables, incroyablement présents et généreux, au jeu étrangement épuré, sur scène d’un bout à l’autre du spectacle, et un travail choral sur les voix tout à fait spécifique du metteur en scène Gwenaël Morin : tout le théâtre est dans ces voix qui portent et propulsent le texte jusqu’au plus intime du spectateur, comme s’il lui était personnellement adressé.
Reste à reconnaître que je n’ai assisté qu’à la septième répétition, mais incroyablement aboutie, au point que la distinction entre répétition et représentation n’est plus que de pure forme. ¶
Trina Mounier
Les Trois Coups
Anarchie en Bavière, de Rainer Werner Fassbinder
Première des quatre pièces majeures du répertoire de Rainer Werner Fassbinder montées en quarante jours (chaque pièce est jouée successivement les dix premiers jours de chaque mois de septembre à décembre) par Gwenaël Morin / Antiteatre
Avec : Renaud Béchet, Mélanie Bourgeois, Julian Eggerickx, Pierre Germain, Barbara Jung, Élodie Laimene‑Érard, Manuelle Mangalo, Alexandre Michel, Ulysse Pujo, Elsa Rooke, Nathalie Royer, Brahim Tefka
Théâtre du Point‑du‑Jour • 7, rue des Aqueducs • 69005 Lyon
Réservations : 04 78 15 01 80
Du 1er au 10 septembre 2012 à 20 heures
Durée : 1 heure
Pass Antiteatre : 20 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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