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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
La danse en substance
Au Centquatre, Stéphanie Aubin et le Manège de Reims présentent « Amphithéâtre 2 », un spectacle atypique, intelligent et déroutant, sur la danse et sur nos corps.
« Amphithéâtre 2 » | © G. Schmitt
Les trois interprètes d’« Amphithéâtre 2 » nous accueillent assis à une table, à la manière de conférenciers sérieux et informés. Mais le vidéoprojecteur est bien à leur gauche, ou plutôt côté cour. Nous sommes bien au spectacle, rassurez‑vous. Comme l’est (ou devrait l’être) la danse, les propos tenus parlent à tout le monde. Ce spectacle atypique ne permet pas seulement de s’interroger sur les corps dansants, mais aussi sur le corps en mouvement et notre rapport au corps. Ancré dans une culture et un contexte historique, ce rapport au corps est central pour tous et propre à chacun. On peut s’absenter de notre corps ou, au contraire, l’investir.
Amphithéâtre 2 est d’abord intelligent. Il propose une réflexion, ou plutôt une série d’interrogations, sur notre volonté de contrôler le corps, sur les avancées de la science qui n’apportent pas forcément le progrès, sur ce que l’on peut y gagner et sur tout ce que l’on peut y perdre… Les interprètes dénoncent les lieux communs et les clichés tout en les évitant eux‑mêmes. En effet, ils ne sont pas enfermés dans notre époque. Sans parole divine, la référence à la Bible apporte peut-être aussi une mise en perspective nécessaire. Les mutations technologiques contemporaines ne font pas que structurer de nouvelles façons d’être au monde. Elles n’offrent pas seulement de nouvelles possibilités de transformations physiques. Après le corps naturel, jusqu’au début du xxe siècle, et le corps libéré des années 1960, ce sont aussi les années sida qui ont, elles aussi, problématisé le corps comme une réalité complexe en rupture avec toute nouvelle tentative de modélisation.
Mais Amphithéâtre 2 n’est pas une simple conférence-spectacle intelligente. Drôles, les trois interprètes ne se prennent pas au sérieux. Jérôme Andrieu, Herman Diephuis et Frédéric Seguette, complémentaires et tendres, forment une véritable équipe. Le plaisir qu’ils semblent prendre à être ensemble et l’attention qu’ils portent à l’autre ne peuvent que nous embarquer.
Beaucoup de fond avec peu de choses
Bien que s’appuyant sur un décor dépouillé (trois tables noires, trois chaises et trois caisses d’accessoires), Amphithéâtre 2 est néanmoins plein de surprises. Avec presque rien, les interprètes nous donnent beaucoup. Un gant en plastique offre des images poétiques lorsque la farine qu’il enfermait s’en échappe, des pinces à linge sont épinglées sur le corps pour tester sa capacité de résistance.
La vidéo s’intègre simplement au spectacle, une astuce permise par l’utilisation pertinente du rétroprojecteur de la conférence. Inspirés par le Grand Détournement, ce film écrit et réalisé par Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette et qui jouait sur le détournement des voix doublées en français des grands films américains, et moqueurs des programmes américains de remise en forme, les interprètes se lancent aussi dans une vidéoconférence un peu loufoque avec leurs doubles guatémaltèques.
Un spectacle humaniste
Enfin, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, Amphithéâtre 2 est profondément humaniste. En 2002, avec Amphithéâtre, Stéphanie Aubin et le Manège de Reims s’intéressaient aux femmes et au féminisme. Cette seconde salve est davantage consacrée aux hommes, à leur rôle, leur corps et leur danse. Interprété par trois hommes, le spectacle n’est pas revendicatif. Il pose des questions dans le but de rapprocher simplement les hommes et les femmes. Féministes, nos trois interprètes n’hésitent pas à chausser des gants roses de ménage. Ils ont alors toute légitimité pour questionner ce que la société (et pas seulement la société dansante) leur impose. Ils rappellent que la danse est le plus souvent conjuguée au féminin, sauf lorsqu’elle touche au sacré et permet alors aux hommes d’entrer en scène pour se mettre en mouvement. Ils rappellent que Vaslav Nijinsky a, peut‑être le premier, changé les valeurs, déconstruit les repères et l’opposition entre hommes et femmes, bref, réuni l’individu aux prises avec sa propre individualité.
Amphithéâtre 2 nous fait rire et réfléchir. On ne demande pas mieux. Plus encore, on en redemande, de ce spectacle là et du premier volet sur le féminisme que l’on regrette d’avoir loupé. Heureusement que nous avons l’occasion de nous rattraper. ¶
Hélène Caune
Les Trois Coups
Amphithéâtre 2, de Stéphanie Aubin
Le Manège de Reims • 2, boulevard du Général-Leclerc • B.P. 1063 • 51053 Reims cedex
03 26 47 30 40
Site : http://www.manegedereims.com
Courriel : info@manegedereims.com
Conception et texte : Stéphanie Aubin
De et par : Jérôme Andrieu, Herman Diephuis et Frédéric Seguette
Film démonstration : réalisation Jérôme Andrieu
Film Guatemala : réalisation Do Brunet
Régie et son : Sébastien Morin
Le Centquatre • 5, rue Curial • 75019 Paris
Site du théâtre : http://www.104.fr
Réservations : 01 53 35 50 00
Du 2 au 6 mai 2012 à 20 heures, dimanche à 16 heures
Durée : 1 heure
15 € | 12 € | 10 €
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