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18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 14:02

Le Grand Nulle Part


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


« American Tabloid », inadaptable ? Le pari de donner vie à la faune véreuse du polar culte de James Ellroy relève en effet de la folie pure. À ce jeu-là, le metteur en scène Nicolas Bigards se plante sans grande surprise et transforme les aboiements sublimes du maître de la littérature américaine en bavardages confus.

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Yannick Choirat dans « American Tabloid » | © Victor Tonelli / ArtComArt

James Ellroy, c’est le gars qui a planté une chevrotine dans la bouche béante de la mythologie américaine et qui y a mis le feu, comme ça pour voir ce qui se passait. Le cauchemar américain, c’est lui. Passant les icônes des sixties au hachoir, il a accouché d’une trilogie chorale aussi noire que fascinante qui s’intitule Underworld U.S.A. Sous sa plume, Jack Kennedy est un « bouffeur de chattes » aussi cynique que photogénique et John Edgar Hoover, patron du F.B.I. de l’époque, un voyeur réactionnaire qui met tout le monde sur écoute. Entre les deux, des personnages de fiction sortis tout droit du caniveau : flics pourris ultraviolents, call girls, mafieux et agents du F.B.I. corrompus. De quoi nourrir une fresque poisseuse et magistrale innervée de sous-intrigues haletantes, avec du muscle, du sang et peut-être, au bout du chemin, la rédemption ?

American Tabloid est donc un pavé. De ceux qu’on s’attache autour du pied quand on décide de les adapter. Comment incarner des personnages aussi évolutifs et complexes que Pete Bondurant, Ward Littell et Kemper Boyd sans perdre de vue l’intrigue ? Comment réduire l’histoire à l’essentiel sans en perdre le souffle épique et en évitant l’écueil du tout narratif qui passe mal l’épreuve du plateau ? On se dit que le salut est dans le style puissant de James Ellroy : une plume imagée, racoleuse et libre avec des dialogues vifs et resserrés. Alors, on y croit. Avec la musique en direct de Dimi Dero et la belle voie rauque de Béatrice Demi Mondaine, on se dit qu’on y est, qu’on va la toucher du doigt l’Amérique dégueulasse de John Edgar Hoover. Eh bien non, on ne s’en approche même pas.

Le théâtre subventionné est pavé de bonnes intentions. Et il y a d’ailleurs plein de bonnes choses dans cet American Tabloid. À commencer par son décor dingue qui arrive à occuper l’immense plateau de la M.C.93, des bureaux type F.B.I., ou rédaction de journal à l’américaine avec cloisons transparentes, stores, petites lumières vertes tamisées de bibliothèque. Les lumières de Pierre Setbon créent un climat à la fois intime et étouffant, et l’utilisation de la vidéo y est plutôt raisonnée. Du flux d’archives de J.F.K. aux confessions face caméra d’un Ward Littell entamant sa mue après un passage à tabac, tout sonne juste. Mais alors pourquoi Nicolas Bigards ne parvient pas à nous bousculer plus que ça ?

On n’est pas venu pour écouter un audiobook

D’abord parce qu’on croule sous les informations débitées platement par des narratrices au look de sténo tout droit sorties de Mad Men et qu’on n’est pas venu pour écouter un audiobook. Il est quasiment impossible que quelqu’un qui n’a pas lu le livre s’y retrouve et comprenne qui sont les personnages clés de cette histoire. Les protagonistes féminins sont sacrifiés : Laura Hugues devient un dos nu traînant un vison et des platitudes. Barb est vaguement incarnée par la divine chanteuse platine Demi Mondaine, qui porte malgré tout à elle seule les purs moments de grâce du spectacle. On a encore en tête sa reprise rock de Jingle Bell, suave à faire danser les flocons de neige sur la scène de la M.C.93.

À part ces rares moments magiques, les comédiens sonorisés semblent jouer en parallèle, jamais ensemble. On comprend que Nicolas Bigards a voulu traité la langue d’Ellroy comme une matière musicale, mais le résultat est qu’on entend et qu’on comprend mal les comédiens. Difficile aussi de voir dans la rondeur et la générosité de Jan Hammenecker l’ultraviolence de son personnage Pete Bondurant. Clément Bresson fait, lui, un très bon Ward Littell, bedonnant et faiblard au début, qui se taille une voie vers les ténèbres à la fin. Avec sa classe, sa sobriété et son ambivalence rentrée, Yannick Choirat est vraiment bien en Kemper Boyd, l’agent triple aux costumes impeccables.

Mais voilà, malgré toute la bonne volonté du monde, on se dit que tout ceci ne mène nulle part et nous restons confortablement assis dans nos fauteuils passablement ennuyés. On pensait qu’on passerait la soirée avec un flingue posé sur la tempe, qu’on irait fouiller les poubelles de l’histoire sans gants Mapa. Peut-être une autre fois. 

Ingrid Gasparini


American Tabloid, d’après James Ellroy

Traduction : Freddy Michalski

Adaptation : Vivianne Despierre, Nicolas Bigards, Christelle Carlier

Mise en scène : Nicolas Bigards

Avec : Yann Berlier, Nicolas Bigards, Thomas Blanchard, Clément Bresson, Yannick Choirat, Béatrice Demi Mondaine, Dimi Dero, Noémie Dujardin, Théo Hakola, Jan Hammenecker, Judith Henry, Mathieu Saccucci, Gabriel Tamalet, Pascal Ternisien

Scénographie et costumes : Chantal de La Coste

Collaboration artistique : Christelle Carlier

Conseiller littéraire : Jake Lamar

Musique : Théo Hakola

Création son et vidéo : Étienne Dusard

Créations lumières : Pierre Setbon

Création graphique : Anne Jeandet-Feneau

M.C.93 • 9, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Réservations : 01 41 60 72 72

www.mc93.com

Du 9 décembre au 22 décembre 2013 à 20 h 30, le mardi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30, relâche les mercredi et jeudi

Durée : 1 h 40

De 9 € à 29 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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