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22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 21:04

Deux brillantes figures de style par la Péniche Opéra


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Et voilà la Péniche Opéra ! Amarrée le temps d’une soirée au Théâtre de Fontainebleau, la compagnie fait étape dans la cité impériale pour une de ses nombreuses représentations au sud de la Seine-et-Marne dans le cadre de sa résidence de trois ans. Au programme : deux œuvres courtes de Paul Hindemith, compositeur allemand naturalisé américain, mort en 1963 après avoir passé une partie de sa vie aux États-Unis. Jamais entendu parler d’« Aller-retour » ? Ni du « Long dîner de Noël » ? Pas de panique, la Péniche Opéra vient à votre secours, poursuivant ici sa belle entreprise de défrichage du répertoire moderne et contemporain.

La première œuvre, Aller-retour, est une farce mettant en scène et en musique ce fantasme qu’a forcément eu au moins une fois dans sa vie tout être humain normalement constitué : et s’il était possible de revenir en arrière ? d’arrêter le temps et, comme on appuierait sur la touche « rewind » de son lecteur D.V.D., de rembobiner le passé pour revenir à cet instant fatidique au moment duquel tout bascule ? C’est tout l’objet de ce « sketch en musique » (dixit le compositeur) de… douze minutes. C’est ainsi que l’on voit arriver sur la scène des personnages clownesques, caricaturaux à la fois dans leur vêture et leurs attributions : femme tentant de cacher une aventure à son mari, lui-même inquisiteur et jaloux au point de tuer illico sa chère et tendre d’un bon coup de pistolet, avant de se jeter à son tour par la fenêtre-instant, qui, en termes de mise en scène, vaut son pesant de cacahuètes. Chanteurs au poil, mise en scène décapante, dérision à tous les étages : cette petite séquence se déguste comme une grosse bouchée au chocolat. La fin, ou plutôt l’absence de fin, vous laisse sur votre faim ? Eh bien, oui. C’est comme ça. On n’a pas le temps de savourer que c’est déjà fini.

Pas grave, on vous en remet une louchée avec le Long Dîner de Noël. Cette fois, ça ne rigole plus : de douze, on passe à cinquante minutes. Cet opéra en un acte, qu’Hindemith écrivit deux ans avant sa mort, constitue une autre variation sur le thème du passage temporel. Cette fois, il ne s’agit plus de retour en arrière, mais d’une succession de générations d’une même famille à la table du repas de Noël. Il n’est pas toujours évident, surtout au début, de bien percevoir la nature des relations entre les différents personnages. Mais cette impression se dissipe pour laisser place à une sorte de confusion troublante, entre empathie et distanciation avec les personnages.

On est d’abord saisi par la beauté froide du décor. Question scénographie, c’est un peu l’opéra version Ikea. Dans Aller-retour, on était au rayon enfants, avec nez rouges et couleurs vives. Place désormais, dans un contraste très réussi, à une épure toute de blanc et noir, rayon « tendances contemporaines ». Le plateau est obliquement traversé par un immense rideau de fils blancs d’où émerge en diagonale la table du dîner, blanche, toute droite. Sur ce fond noir et avec ce plateau recouvert d’un revêtement brillant, on croirait voir la proue de quelque épave émergeant de l’obscurité des profondeurs. Quelle belle utilisation du volume du plateau !

© le Long Dîner de Noël | © C. Legay

On voit donc se succéder plusieurs personnages dans une litanie musicale et dramatique, qui instaure peu à peu une sorte de malaise léger et indéfinissable, tant et si bien que j’avoue, pendant quelques instants, avoir un peu décroché. Mais l’on reste quand même marqué par la mise en scène et cette scénographie très engagées. Les personnages semblent à la fois proches (tout le monde peut se reconnaître dans cette famille qui fête Noël) et très lointains, avec ces femmes toutes de blanc vêtues, dont on ne sait pas toujours s’ils s’adressent aux autres ou à eux-mêmes. « Depuis quand habitons-nous la maison ? », interrogent-ils en écho à plusieurs reprises. Les mêmes questions, les mêmes remarques et les mêmes gestes reviennent, comme si tout était figé. C’est à la fois un peu effrayant, pathétique et dérisoire.

La vidéo est également utilisée de différentes façons, notamment sous la forme d’une projection sur le rideau de fils, qui met en écho les personnages réels, sur scène, et leurs doubles filmés, souvent en gros plan. Si les images semblent à première vue être celles, en direct, des chanteurs, elles sont en fait légèrement différentes ou décalées, accentuant ainsi le trouble : ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on vit, n’est à chaque fois ni tout à fait semblable ni tout à fait différent. À cet égard, les chanteurs font un remarquable travail d’interprétation à la fois vocale et dramatique, et leur prestation collective dégage une impression d’homogénéité bienvenue dans cette œuvre qu’on pourrait qualifier, comme pour certains films, de « chorale ».

Avec Mireille Larroche à la mise en scène et Alexandre Heyraud à la scénographie, Lionel Peintre est le troisième artisan de ce stimulant spectacle. L’homme a plus d’une corde à son arc : non content d’assurer la direction des neuf musiciens, c’est à lui qu’on doit la traduction et la transcription des livrets originaux en anglais et en allemand. Et puis, où diable l’avais-je vu, déjà ? Mais, oui ! Il était déjà de la partie dans le génial Cosi fan tutte mis en scène par Yves Beaunesne et joué à Fontainebleau en mars dernier, dans lequel il interprétait le rôle de Don Alfonso. Un type formidable, je vous dis… Toujours est-il que, comme pour Cosi, la formation orchestrale restreinte fait merveille dans ce théâtre. On est surpris par la modernité très sûre de la musique de Hindemith. On peut certes être déconcerté par ses mélodies et ses rythmes semblant parfois déconstruits ou dissonants, mais ils forment finalement un ensemble très uni. 

Céline Doukhan


Aller-retour et le Long Dîner de Noël, de Paul Hindemith

Livret de Marcellus Schiffer (Aller-retour) et Thornton Wilder (le Long Dîner de Noël)

Traduction et transcription : Lionel Peintre

La Péniche Opéra • 46, quai de Loire • 75019 Paris

01 53 35 07 77

penicheopera@hotmail.com

http://www.penicheopera.com/

Mise en scène : Mireille Larroche

Direction musicale : Lionel Peintre

Avec : Blandine Folio-Peres, Nathalie Gaudefroy, Marie Gautrot, Bénédicte Tauran, Christophe Crapez, Paul-Alexandre Dubois, Nicolas Gambotti, Didier Henry, Matthieu Lecroart, Francesca Bonato, et les musiciens de l’Orchestre imaginaire

Chorégraphie et assistanat à la mise en scène : Francesca Bonato

Scénographie : Alexandre Heyraud

Conception et création vidéo : Francesca Bonato et Tito Gonzales

Costumes : Danièle Barraud

Lumières : Michel Theuil

Dramaturgie : Dorian Astor

Études musicales : Morgane Fauchois

Versions pour neuf musiciens de Paul Hindemith pour Aller-retour (Hin und zurück) et de Lionel Peintre pour le Long Dîner de Noël (Das Lange Weihnachtsmahl)

Théâtre de Fontainebleau • 6, rue Denecourt • 77300 Fontainebleau

Réservations : 01 64 22 26 91

Le 16 octobre 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 10

10 € à 30 €

Du 19 au 23 octobre 2009 à la Péniche Opéra • bassin de la Villette • 75019 Paris

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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