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20 novembre 2009 5 20 /11 /novembre /2009 15:17

Une « farce carnassière » d’une fluidité époustouflante


Par Élise Noiraud

Les Trois Coups.com


Le sous-titre indique « farce carnassière ». C’est sur cette quasi-opposition lexicale que repose le spectacle de Laurent Maurel, puissant et nécessaire. Un spectacle où il s’agit de rire de l’horreur, sans pour autant en omettre le moindre détail. Sur la scène du Lucernaire, une radiographie minutieuse et ensanglantée de la réalité des enfants soldats nous invite à regarder sans concession, sans complaisance, non plus. Et quand il s’agit de plonger au cœur de l’horreur humaine, le rire devient un simple appel d’air, nécessaire pour nous permettre de descendre, palier par palier, dans les zones les plus noires de notre propre humanité.

À l’origine de ce spectacle , il y a le texte d’Ahmadou Kourouma, « Allah n’est pas obligé », qui a offert à son auteur, en 2000, le prix Goncourt des lycéens et le prix Renaudot. Un livre dans lequel l’écrivain se livre à une description minutieuse et brute de l’itinéraire de Birahima, orphelin devenu enfant soldat. Perdu entre la Sierra Leone et le Liberia, livré à l’horreur des guerres civiles, le jeune garçon tentera de se trouver une famille, un clan, une place, en portant lui aussi la kalachnikov. Sous l’œil d’Éloïse Brezault à la dramaturgie, Laurent Maurel a effectué un travail de montage extrêmement pertinent de ce texte. Ainsi, les comédiennes deviennent les conteuses de l’histoire de Birahima, leur voix se faisant celle de l’un ou l’autre des personnages avec une fluidité époustouflante. Tout en gardant l’essence, le foisonnement, de l’écriture d’Ahmadou Kourouma, Laurent Maurel nous offre un objet textuel parfaitement théâtral, et vivant. Et c’est comme une porte qui s’ouvre, par le biais des mots, sur une réalité brute et nécessairement collective.

Et sur le plateau nu, seulement habillé d’une toile de projection, ces deux comédiennes font des merveilles. Purement et simplement. Lorsque le spectacle commence, j’ai peine à croire que le spectacle vient juste de poser ses valises sur la scène du Lucernaire. Et pour cause, cela fait déjà trois ans qu’Allah n’est pas obligé parcourt les routes françaises, mais aussi réunionnaises et sud-américaines. Cette durée de vie, loin de figer la pièce dans un confort un peu mou, apporte aux deux comédiennes une écoute réellement stupéfiante. Dans leur jeu, tout est fluide, tout est juste. Elles sont deux, mais elles ne sont qu’une, elles ne font qu’une. Et de cette unité émerge d’une façon saisissante le personnage du petit Africain, paradoxalement raconté par deux femmes, deux adultes, deux Blanches. Leur sourire imperturbable et leur douce lumière tranchent avec l’horreur de leur récit, sans que jamais ce contraste n’apparaisse comme une coquetterie, ou un choix formel. Non, ce sourire, cet humour, cette élégance semblent finalement nécessaires. Comme si c’était l’unique façon de dire, de raconter l’horreur des enfants soldats, si l’on veut pouvoir aller au bout du récit.

« Allah n’est pas obligé » avec Caroline Filipek et Vanessa Bettane

Par ailleurs, leur maîtrise corporelle invente, sous la direction de Laurent Maurel, une forme et un rythme parfois proches du clown. Des clowns, Caroline Filipek et Vanessa Bettane en ont la tendresse, la malice, la naïveté. Le désespoir, aussi, quand le réel n’a de cesse de faire voler en éclats la simplicité de l’enfance. Ce sont des clowns, car ce sont des récepteurs, des réceptacles, des caisses de résonance. Elles intègrent pour nous le restituer avec une grâce infinie et une précision implacable l’itinéraire cauchemardesque de Birahima. On ne peut que saluer la direction précise, minutieuse et extrêmement juste de Laurent Maurel, qui invente réellement une façon brillante de se mettre au service d’un texte, pour lui comme pour ses comédiennes.

Car la simplicité de ce travail, qui n’utilise que ce qui est pleinement nécessaire au plateau, et qui ne laisse rien au hasard, nous permet, vraiment, d’entendre. D’entendre ce texte. Dans chaque recoin, chaque détail, chaque virage. On entend sa construction cyclique et digressive, on entend la voix de l’enfant dans un monde d’adultes violents, on entend l’espoir et la folie, la pureté et l’immondice. On entend tout. On reçoit tout. Et, de ce grand moment de théâtre, la notion de partage émerge en permanence. La sensation, aussi, qu’être ici à du sens. Que de s’assoir ici pour entendre ce texte est tout sauf un moment de passivité. Car Laurent Maurel et ses comédiennes redéfinissent la place du spectateur, en nous invitant à un temps d’échange, où l’on y trouve une place à part entière. Une place d’homme, une place de citoyen, une place de frère. Et c’est ainsi que ce soir au Lucernaire, l’acte théâtral, tel que l’ont imaginé la Cie Pied-La Route et la Cie l’Antre-Deux, s’est imposé comme une nécessité absolue. 

Élise Noiraud


Allah n’est pas obligé, d’après le texte d’Ahmadou Kourouma

Éditions du Seuil

Cie Pied-La Route et Cie L’Antre-Deux

06 12 17 52 90

ciepiedlaroute@gmail.com

antredeux@hotmail.com

Mise en scène : Laurent Maurel

Avec : Caroline Filipek et Vanessa Bettane ou Tatiana Werner

Dramaturgie : Éloïse Brezault

Conception vidéo : Guaritoto Gonzalez

Musique : Frédéric Ozanne

Lumières : Bruno Brinas et Julien Barillet

Montage texte : Éloïse Brezault et Laurent Maurel

Photographe plateau : Yannick Croizer

Webmaster : Paul Philipon-Dollet

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 42 22 66 87

Du 18 novembre 2009 au 3 janvier 2010, du mardi au samedi à 18 h 30 et dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 15

20 € | 15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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