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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Alice, etc. : femmes debout
« Alice et cetera », ou trois pièces brèves de Dario Fo et Franca Rame : un choix atypique de la part de Stuart Seide, metteur en scène féru de théâtre élisabéthain et de dramaturgie anglo-saxonne. Italienne et contemporaine, l’écriture des amants terribles – ouvertement militante, radicale et féministe, et surtout diaboliquement burlesque – fait figure dans son parcours de bouffée d’énergie pop. Et, surtout, elle fait la part belle à des personnages féminins indociles et lucides, d’une force et d’une fantaisie extraordinaires.
Alice au pays sans merveilles, texte onirique et métaphorique, renverse le mythe et met en scène une jeune fille rebelle et naïve passée de l’autre côté du miroir, égarée dans un monde dominé par l’homme, sa violence et les fantasmes qu’il lui impose. De forme plus classique, Je rentre à la maison retrace la folle journée d’une femme, étranglée entre son envie de liberté, ses frustrations d’épouse et de mère, et sa crainte de l’inconnu. Enfin, Couple ouvert à deux battants est un dialogue effréné sur le mode vaudevillesque, qui dépeint avec ironie les difficultés d’un couple soixante-huitard face à l’amour libre… idée alléchante tant que la femme ne s’en mêle pas !
Étroitement liées, la dramaturgie et la scénographie éclairent ces trois récits de femmes en créant des passerelles entre les pièces, et en bousculant leur architecture. Tout commence avec des coups frappés à une porte : une énième dispute entre Antonia et son mari dans l’incipit de Couple ouvert à deux battants, ces deux portes silencieuses, indifférentes, incompréhensives et désespérément irréconciliables… Antonia fragile et manipulée s’isole jusqu’à vivre les vies et entendre les voix d’Alice et de la femme seule ; réserves de force et d’expérience avant de se jeter dans le combat, avant que « sa » partie ne commence.
« Alice et cetera » | © Pidz
Stuart Seide joue sur la théâtralisation extrême de ces personnages, qui se dédoublent et fantasment d’autres existences sur des modes très différents, de l’onirisme au pathétique en passant par la comédie burlesque. La femme de Je rentre à la maison est jouée par un homme, qui met en scène sa vie en jouant sur ce trouble, et parvient par instants à réconcilier féminin et masculin : instants fragiles et graves, souffles de réflexion. Trois charmantes créatures sous acide interprètent Alice au pays sans merveilles comme une comédie musicale de Jefferson Airplane : idée de génie que cette sonorisation, qui donne aux comédiennes l’allure de groupies un peu folles échappées d’un trip LSD… Mais la surdose sera amère pour cette Alice éprise de liberté, dont le lapin blanc deviendra le bourreau.
L’aisance, l’équilibre parfait trouvé, au plus près du texte, entre rire et fêlures, permet à l’équipe de laisser libre cours à une inventivité réjouissante. Pour preuve, les trois Alice, d’abord héroïnes du cauchemar d’Antonia, s’improviseront ensuite accessoiristes (voire accessoires…) et toujours adjuvantes du personnage féminin qu’elles soutiendront, avec rage et humour, dans sa quête d’autonomie.
Cette nouvelle jeunesse de Stuart Seide, cette audace qui fait mouche, n’est pas due qu’à un texte à tomber – un cadeau pour la scène –, mais bien héritée de ses acteurs, qui irradient. À l’aise et bourrés d’une énergie rock’n roll, les six comédiens (tous élèves de la première promotion de l’École professionnelle supérieure d’art dramatique [EPSAD]) se régalent, nous donnent envie en nous donnant à voir, à rire et à penser. Pas de cabotinage, ils sont fidèles à Dario Fo : tout ce qui traverse leur corps est livré au public dans le bonheur intense du jeu, dans une célébration de joie révolutionnaire. Quand le théâtre rejoint le geste politique. ¶
Sarah Elghazi
Les Trois Coups
Alice et cetera, trois pièces brèves de Dario Fo et Franca Rame
Alice au pays sans merveilles (1976)
Je rentre à la maison (1982)
Couple ouvert à deux battants (1983)
Traduction française : Valeria Tasca, aux éditions Dramaturgie
Mise en scène : Stuart Seide
Avec : Sébastien Amblard, Chloé André, Anne Frèches, Jonathan Heckel, Anna Lien, Caroline Mounier
Assistanat à la mise en scène : Marie Clavaguera Pratx et Julien Gosselin
Scénographie : Philippe Marioge
Lumière : Bernard Plançon
Costumes : Fabienne Varoutsikos
Voix et chant : Jacques Schab
Mouvement : Yano Iatridès
Son : Marc Bretonnière
Lumières : Bernard Plançon
Maquillages : Catherine Nicolas
Chanson de Couple ouvert à deux battants composée par Johann Chauveau
Remerciements : Giuseppina Digiorno
Stuart Seide tient à remercier Céline Carrère, Rebecca Convenant et Julie-Anne Roth dont le travail au Conservatoire national supérieur de Paris a inspiré ce spectacle.
Production : Théâtre du Nord
Théâtre du Nord • 4, place du Général-de-Gaulle • 59026 Lille
Réservations : 03 20 14 24 24, de 13 heures à 18 h 30 et sur www.theatredunord.fr
Du 9 au 17 mars 2010 à 20 heures, sauf le jeudi à 19 heures et le dimanche à 16 heures
Durée : 1 h 50 sans entracte
23 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €
En tournée :
– du 24 au 26 mars 2010, La Comédie de Picardie à Amiens
– le 1er avril 2010, Théâtre de Chartres
– du 9 avril 2010 au 15 mai 2010, Théâtre du Rond-Point à Paris
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