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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 18:55

La voix inoubliable des oubliés


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Associant vidéo, théâtre et recherches musicales, « Aliados » propose un opéra résolument contemporain. Celui-ci évoque la rencontre médiatique de deux montres cacochymes mais effrayants : Margaret Thatcher et Augusto Pinochet. Il nous invite ainsi à réfléchir sur notre mémoire et notre positionnement face à l’histoire. Grinçant et brillant.

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« Aliados » | © Jones / L.R.C. / S.I.P.A.

Après une longue période de gestation, Aliados (« Alliés », en espagnol) a enfin vu le jour au Théâtre de Gennevilliers. C’était le 14 juin 2013 : vingt et un ans jour pour jour après le cessez-le-feu qui mettait fin à la guerre des Malouines, quelque quarante ans après le coup d’État de Pinochet, l’année enfin de la mort de la Dame de fer. Quelle actualité ! Mais si l’opéra composé par Sébastian Rivas sur un livret d’Estevan Buch mérite son sous-titre d’« opéra du temps réel », ce n’est pas seulement pour ces raisons factuelles.

La partition de Sébastian Rivas fait encore la preuve que l’opéra n’est pas seulement un bel objet du temps jadis. Aliados est en effet le seul opéra créé en Île-de-France cette année, et c’est une création au sens fort du terme. Car ses auteurs osent un opéra engagé, dans la veine du Nixon in China de John Adams et Peter Sellars. On y découvre de fait Margaret Thatcher et Augusto Pinochet en 1999, alors que l’une voit sa mémoire partir en lambeaux à cause de la maladie d’Alzheimer et que l’autre doit accentuer sa sénilité pour échapper à la justice. S’inspirant de cette rencontre hypermédiatisée à l’époque mais en partie oubliée, les auteurs d’Aliados développent ainsi un propos sur la mémoire et notre positionnement dans l’histoire.

En ce sens, Aliados est une œuvre actuelle qui nous regarde tous. Non seulement la guerre des Malouines reste un sujet douloureux en Argentine ; non seulement le personnage de Margaret Thatcher continue à provoquer la polémique (comme en témoignent les réactions provoquées par la sortie du film la Dame de fer en 2011 et plus récemment la mort de la baronne) ; non seulement la question de l’amnésie et de l’impunité pose un vrai problème en Argentine et au Chili, mais nous pouvons tous nous poser la question aujourd’hui de notre bienheureuse amnésie face à ce qui a été produit ou ce qui se produit en notre nom partout dans le monde.

Fiction et vérité

L’opéra dans sa forme même nous rappelle alors la saturation de l’information, le brouillage des messages. Nous voici en effet confrontés à un dispositif complexe mêlant ingénieusement la captation vidéo en temps réel, le jeu, l’interprétation musicale sur le plateau. La technique de l’insert permet d’attirer l’attention sur une preuve dissimulée, mais peut aussi nous faire perdre une vue d’ensemble. Comment marquer alors la frontière entre l’anecdote et l’essentiel ? Par exemple, la caméra filme une théière, mais on attendra en vain qu’elle nous livre les images d’une pauvre victime traquée. Nous ne voyons au présent, en couleurs, que ce que l’on veut nous montrer : les sourires figés face caméra des deux monstres. La vérité appartient à l’archive : c’est du passé. En noir et blanc, bientôt verdâtre, on lui marche dessus. C’est ce que pourrait suggérer en tout cas le tapis que foulent Thatcher et Pinochet et qui est formé d’une carte des Malouines, elle-même composée de clichés de guerre.

Surtout Aliados présente une réflexion riche sur le rapport entre fiction et réalité. Créée de manière scrupuleuse à partir d’une matière documentaire, l’œuvre s’affranchit de fait du mimétisme. Ainsi, il ne s’agit pas, par exemple, pour Lionel Peintre d’imiter Pinochet mais d’« être » Pinochet, comme le trombone l’incarne musicalement. D’ailleurs, l’image s’ouvre en son milieu comme un rideau de théâtre pour découvrir une scène qui exhibe ses ouvriers : les musiciens. En outre, le film laisse place à un générique qui exhibe la dimension spectaculaire d’Aliados. L’opéra n’est-il pas le lieu par excellence de la fiction ?

La mascarade burlesque

En fait, la politique apparaît ici comme une mascarade burlesque. L’humour grinçant du livret d’Estevan Buch comme celui de la mise en scène d’Antoine Gindt révèle par frottements l’obscénité des propos (réels) prononcés. Quant à la guerre, elle devient une fiction : on parle d’ailleurs de « théâtre des opérations ». En même temps, c’est le personnage le plus théâtral de l’opéra, le conscrit noyé, qui révèle la vérité. Petit-cousin du spectre de Hamlet, il nous fait entendre la voix des oubliés. Or, cette voix est inoubliable. Si l’ensemble des interprètes d’Aliados est talentueux, Richard Dubelski a la carrure pour porter les messages de l’œuvre, ouvrir et clore l’opéra d’une manière poignante.

Réussi du point de vue de la mise en scène, de l’interprétation et de l’écriture, l’opéra s’impose aussi par sa pertinence et sa créativité musicale. La partition mêle les voix comme matériaux sonores aux instruments grâce aux ressources électroniques développées par l’I.R.C.A.M. : elle joue sur les échos entre les sons réels (torpilles, mitraillettes, râles…) et les autres sons, démultiplie les voix grâce à des boucles sonores. Stridences et mélismes évoquent ainsi le cauchemar ou le cabotinage. Cette créativité permet de mieux entendre des propos du duo monstrueux comme « Pour la prochaine guerre, comptez sur moi » ou nous sommes « alliés contre les dictateurs », les communistes et pour le monde libre. C’est un horrible chant amébée * qui nous invite à la réflexion, à la complexité. Remarquable. 

Laura Plas


Poét. (gr. et lat.). [Se dit d’un chant, d’un poème, d’un dialogue] Où deux interlocuteurs échangent des couplets alternés d’égale longueur, à la manière de Théocrite (Idylles, 4, 5, 8) ou de Virgile (Églogue, 3).


Aliados (Alliés) : un opéra du temps réel, de Sebastian Rivas et Esteban Buch

Musique : Sebastian Rivas

Livret : Esteban Buch

Mise en scène : Antoine Gindt

Avec : Mélanie Boisvert, Richard Dubelski, Thill Mantero, Lionel Peintre, Nora Petrocenko

Réalisation live : Philippe Béziat

Direction musicale : Léo Warynski

Collaboration à la mise en scène : Élodie Brémaud

Scénographie : Élise Capdenat

Lumière : Daniel Lévy

Costumes : Fanny Brouste

Interprétation musicale : Ensemble Multilatérale

Réalisation informatique musicale I.R.C.A.M. : Robin Meier

Théâtre de Gennevilliers • 41, avenue des Grésillons • 92230 Gennevilliers

Métro : ligne 13, arrêt Gabriel-Péri, sortie 1, puis suivre les flèches rayées rouge et blanc de Daniel Buren

Bus : ligne 54, direction Gabriel-Péri, arrêt Place-Voltaire

Réservations : 01 41 32 26 26

Site du théâtre : http://www.theatre2gennevilliers.com

Du 14 juin au 19 juin 2013, les 14, 15, 17 et 19 juin à 20 h 30 et le 18 juin à 19 h 30

Durée : 1 h 20

24 € | 15 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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