Hélène Vincent au sommet de son art
Michel Lengliney, après s’être intéressé à Sainte-Beuve dans son très remarqué « État critique », revient dans cette nouvelle pièce sur les dix dernières années d’existence de l’exploratrice Alexandra David-Néel. Particulièrement soignée, servie par deux actrices excellentes, cette production mérite tous les éloges, et fera sans doute beaucoup parler d’elle.
orsque la jeune Marie-Madeleine Peyronnet entre au service d’Alexandra David-Néel, elle ne se doute pas qu’elle va vivre un enfer auprès de celle qui s’était rendue mondialement célèbre
pour avoir été la première Occidentale à pénétrer dans la Cité interdite de Lhassa. Dominatrice, manipulatrice, acariâtre et cruelle, la vieille femme a tôt fait de lui trouver un surnom peu
flatteur : Tortue. Et de bien lui faire entrer dans le crâne qu’elle doit lui être entièrement dévouée. Une relation extraordinaire éclôt pourtant entre cette intellectuelle misanthrope et
volontiers pontifiante et cette fraîche jeune femme. Une relation paradoxale qui éclaire d’un jour tragi-comique toutes les ambiguïtés de l’âme humaine.
Hélène Vincent, disons-le sans ambages, y a sans doute atteint le sommet de son art. Comment dépeindre avec suffisamment de puissance l’excellence de son interprétation ? Comment rendre justice à son immense talent ? Elle campe avec une densité, une énergie, une justesse jamais mises en défaut une Alexandra David-Néel pétrie de contradictions et terrifiante de volontarisme. Petite femme assaillie des faiblesses du grand âge, elle dégage la force sauvage de ces âmes qui n’ont jamais accepté d’autre loi que la leur. Apôtre de la désobéissance et de l’anarchie, elle s’acharne avec rage à faire de Marie-Madeleine sa chose. Bouddhiste érudite et sincère, son manque de compassion et son égoïsme atteignent des degrés monstrueux.
« Alexandra David-Néel. Mon Tibet | © Lot
Face à un tel personnage, et à une telle actrice, il fallait une Marie-Madeleine aux reins particulièrement solides pour ne pas être complètement écrasée. Émilie Dequenne parvient à donner à son rôle de femme à tout faire une ampleur qui permet de saisir la complexité de la relation qui se noue et d’éviter le piège du misérabilisme. Tortue n’est pas, en effet, une victime. C’est une femme modeste, peu instruite, mais avide d’apprendre. Ses valeurs sont claires, affirmées, souvent aux antipodes de celles de sa maîtresse – en politique, notamment. Elle ne les reniera jamais. Non seulement elle saura conserver son intégrité et sa dignité, mais cette relation les fera se renforcer davantage – ce qu’Émilie Dequenne parvient à exprimer à merveille.
Quel voyage !
Entre ces deux femmes que tout opposait, entre cette zélatrice quasi fanatique du vouloir et cette jeune pied-noir dévouée et curieuse, le vrai lien est celui du voyage. Et quel voyage ! Lorsque la vieille Alexandra, percluse de rhumatismes, qui ne peut plus se déplacer qu’avec l’aide de béquilles, évoque sa vie et ses expéditions tibétaines, Tortue, et le spectateur avec elle, est happé par son rêve. Nous voici emportés, par la grâce du talent d’Hélène Vincent et par le jeu admirablement combiné de la scénographie, de la musique et des lumières, dans une autre époque, dans un autre lieu. Vent, voiles, cloches, lumière bleutée, étoiles qui s’allument : nous avons presque froid. Un sentiment d’immensité et de solitude nous saisit. Nous risquons notre vie pour une chimère. Un pas, je vis ; un pas, je meurs. Quel sera le dernier ?
Le chemin se termine pourtant, à regret. En compagnie de cette femme détestable et immense, nous avons pris une leçon magistrale d’humanité. Nous avons contemplé le spectacle de ces contractions qui nous constituent, portées à leur degré extrême. Sont-elles les marques de l’incomplétude ou de l’échec ? Elles ont été néanmoins, dans le cas d’Alexandra David-Néel, le moteur d’une vie hors du commun et l’argument d’une pièce admirable. ¶
Vincent Morch
Les Trois Coups
Alexandra David-Néel. Mon Tibet, de Michel Lengliney
Mise en scène : Didier Long
Assistant à la mise en scène : Joffrey Bourdenet
Avec : Hélène Vincent, Émilie Dequenne
Scénographie et costumes : Tim Northam
Lumière : Laurent Béal
Musique : François Peyrony
Théâtre du Petit-Montparnasse • 31, rue de la Gaîté • 75014 Paris
Réservations : 01 43 22 77 74
À partir du 19 janvier 2010, du mardi au samedi à 21 heures, le dimanche à 15 heures
Durée : 1 h 30
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à « Paris-Match », « les Échos », « Politis », « le Magazine littéraire », « l’Avant-scène Théâtre »…
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