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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
La chair d’Albertine
Albertine Sarrazin ? Connais pas. Et pourtant cette jeune femme morte à 29 ans, qui a connu la prostitution et la prison, est aussi un précoce et célèbre écrivain. Mona Heftre la fait revivre au théâtre des Déchargeurs. Admirablement.
Il est des vies qui ne peuvent s’enliser dans le sordide. Celle d’Albertine Sarrazin en fait partie. Pourtant, abandonnée puis réadoptée par son propre père, violée par un oncle, elle est placée adolescente au Bon Pasteur de Marseille, ces maisons de correction pour jeunes filles « dépravées », que les films Magdalene Sisters et les Diablesses ont révélées au grand public. Elle s’en échappe le jour du bac, gagne difficilement Paris, où elle va mener une vie de délinquance, se prostituer et braquer des petits commerces, avant de partir en prison à 17 ans. Humiliée, tentée par le suicide, elle reste sept ans en détention à Fresnes puis à la prison-école de Doullens. Elle se fait la belle une nouvelle fois et rencontre dans sa cavale Julien Sarrazin, avec qui elle entretiendra un amour passionnel. Les deux amants sont repris : la liberté et la taule sont pour eux leurs « deux linges de rechange ». Ils se marient en prison, où leur intimité se vit à travers la vitre d’un parloir et par une correspondance quotidienne.
C’est alors qu’Albertine écrit, très vite, et confie ses feuillets à son avocat pour les mettre en lieu sûr. Écrire est pour elle une libération : « En écrivant, confie-t-elle un jour, je me suis aperçue soudain que je pouvais cesser de mentir. ». En 1965, une fois libérée, elle envoie ses deux premiers manuscrits à des éditeurs parisiens. L’un d’eux la publie. Le succès est immédiat et fulgurant : prix, adaptation au cinéma… Celle qui achetait les œuvres complètes de Rimbaud avec ses premières passes va acquérir un mas près de Montpellier avec les droits de ses livres. Elle s’y retire avec Julien, et y vit quelques années de vrai bonheur. Mais, en 1967, elle meurt des suites d’un stupide accident d’anesthésie. À 29 ans.
« Albertine Sarrazin » | © ifou/lepolemedia
C’est par une lettre à Julien que Mona Heftre découvre Albertine, « une des plus belles lettres d’amour » qu’elle ait jamais lues. Elle dévore tous ses écrits et, rassemblant un extraordinaire matériau (livres, carnets, correspondance, poésie, journaux, photos personnelles…), elle crée Albertine Sarrazin en 2008 au Théâtre municipal de Béziers, mise en scène par Manon Savary. Elle en offre aux Déchargeurs une version remaniée : au détour du récit autobiographique, elle met en chansons les poèmes d’Albertine, sur une musique de Camille Rocailleux.
Mona Heftre est seule en scène, avec des escarpins pour tout accessoire et une couverture pour tout décor. Rien ne vient distraire de son jeu, parfait, juste, souligné par une mise en scène sans artifices. Seuls les lumières de Pascal Noël et des projections d’images d’archives et de coupures de presse viennent le réhausser. Formée au Grand Magic Circus de Jérôme Savary, Mona Heftre transporte son public, l’enchante. Tantôt chaussée, tantôt pieds nus, elle évoque les hauts et les bas d’une existence.
La bouche de Mona donne chair à Albertine, des paysages se dessinent, les sens sont en éveil. Mona Heftre fait revivre le réalisme cru du style de Sarrazin, sa poésie sensible aussi, et donne de l’épaisseur à l’insignifiance du quotidien. Elle fait de ces trente petites années aussi denses que des siècles un concentré d’existence, vécue à 140 à l’heure. ¶
Olivier Pradel
Les Trois Coups
Albertine Sarrazin, de Mona Heftre
Compagnie La Boîte à rêves-Jérôme-Savary • 13, boulevard Du Guesclin • 34500 Béziers
06 30 04 82 94
aurelie.laboiteareves@yahoo.fr
Mise en scène : Manon Savary
Avec : Mona Heftre
Musique : Camille Rocailleux
Scénographie : Yves Bernard
Lumières : Pascal Noël
Les Déchargeurs • salle Vicky-Messica • 3, rue des Déchargeurs • 75001 Paris
Réservations : 08 92 70 12 28 ou www.lesdechargeurs.fr
Du 27 octobre au 19 décembre 2009 à 20 heures, relâche les dimanche et lundi
Durée : 1 h 20
22 € | 18 € | 10 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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Tres belle pièce .. Emouvant
Cet article est poignant, c'est pas le monde virtuelle mais la realité de nos jours. La pièce jouer en son honneur a du être remplis d'émotion.
Mutuelle
merci pour la qualité de ce blog