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13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 01:33

Mon père, ce salaud


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Catherine Anne met en scène avec la même distribution et la même scénographie « l’École des femmes » et sa pièce, « Agnès ». Ce diptyque sur les relations douloureuses et incestueuses entre une enfant, Agnès et son père (ou tuteur) ne manque pas d’audace, mais la metteuse en scène semble bien plus à l’aise avec son œuvre qu’avec celle de Molière.

agnes-615 bellamy

« Agnès » | © Bellamy

Voyant une enfant de quatre ans, un homme mûr s’en éprend. Il l’arrache alors au monde et la tient prisonnière des années durant afin d’en faire son épouse. Cet homme pourrait être le père de la malheureuse orpheline ; il n’est que son tuteur. Il pourrait parvenir à ses fins, mais tout finit bien. Car nous sommes dans une des plus belles comédies de Molière : l’École des femmes. Mais si Agnès avait dû faire face à un père abusif ? Si l’enfant n’échappait pas aux griffes de cet homme des jours et des années durant ? C’est l’horreur que laissent entrapercevoir certaines mises en scène, comme celle de Philippe Adrien cette année. C’est l’histoire qu’écrivit il y a vingt ans Catherine Anne avant de la mettre en scène aujourd’hui en regard justement de la pièce de Molière.

Agnès hier et aujourd’hui est bien un diptyque. Car si les intrigues comme les personnages diffèrent, le jeu d’écho entre les deux pièces est d’autant plus évident que l’on retrouve la même scénographie (une sorte de château fort qui emmure Agnès vivante) et la même distribution. Morgane Arbez et Marie‑Armelle Deguy forment même dans les deux opus le couple incestueux, et ceci pour notre plus grand plaisir. Marie‑Armelle Deguy compose en effet un père épouvantablement crédible : homme noyé, fou de sa fille et provoquant sa descente aux enfers. Quant à Morgane Arbez, elle s’impose surtout dans l’École des femmes par sa naïveté et son air d’enfance. Le parti pris très fort (mais surtout pertinent dans Agnès) de faire incarner la domination masculine par des femmes renforce encore la cohérence entre les pièces.

Un si long chemin… vers la résilience

La comédie rehausse la noirceur du drame, elle semble d’autant plus enjouée que l’on sort du cauchemar d’Agnès. Cependant, le diptyque invite inéluctablement à la comparaison. Ici Molière, là un texte qui a une grande qualité poétique (dans les passages choraux en particulier), des fulgurances même, mais aussi des longueurs. On s’ennuie un peu sur la fin quand la pièce retrace le si long chemin que doit parcourir Agnès vers la résilience. Ajoutons que si le dénouement imaginé par Molière sent l’artifice avec son « pater ex machina » *, du moins nous évite-t-il les clichés liés à l’évocation de l’idylle avec un gentil avocat dans une maison de bord de mer.

En revanche, Agnès s’impose quand il s’agit de juger la mise en scène, le jeu et la direction d’acteurs. Catherine Anne parvient à mettre en lumière les méandres de son texte, ses nuances, avec une grande palette de moyens : la lumière, l’emploi subtil de la belle bande-son (travail admirable dans les deux pièces de Madame Miniature). Elle emploie toutes les ressources de la belle scénographie de Sigolène de Chassy orchestrant des apparitions et disparitions spectrales. La scène inaugurale est particulièrement saisissante. Les figures masculines sont nuancées et parfaitement interprétées. Chapeau sur ce point à Océane Desroses ! Le choix de donner à Agnès trois visages de comédienne nous révèle par ailleurs une Agnès en morceaux et pleine de contradictions.

On est d’autant plus triste de ne pas retrouver cette qualité dans l’École des femmes. Là, les hommes semblent en effet être tous des imbéciles. On nous les dépeint urinant contre les arbres, buvant, faisant des plaisanteries, pleins de forfanterie. En outre, ni le notaire ni les serviteurs ne sont drôles. On a l’impression en définitive que les comédiennes se sentent perdues et trouvent des appuis de jeu artificiels : aspersions, jeu avec un bâton, manteau jeté, étouffements… Cela sent l’huile de coude et le surjeu.

Voilà donc un travail intéressant aux partis pris hardis, mais un peu lourds à porter pour certaines comédiennes et pas toujours convaincants. Allez plutôt voir Agnès ! 

Laura Plas


* Les pères d’Horace et d’Agnès surgissent comme par miracle pour sauver les jeunes gens.


Agnès hier et aujourd’hui (diptyque composé de l’École des femmes de Molière et d’Agnès de Catherine Anne)

Agnès est publié aux éditions Actes Sud-Papiers (1994 et 2005)

Mise en scène : Catherine Anne

Avec : Morgane Arbez, Léna Bréban, Marie-Armelle Deguy, Océane Desroses, Caroline Espargilière, Évelyne Istria, Lucile Paysant, Stéphanie Rongeot, Mathilde Souchaud

Scénographie : Sigolène de Chassy

Lumières : Nathalie Perrier

Assistante lumières : Mathilde Chamoux

Son : Madame Miniature

Assistant son : Thomas Laigle

Costumes : Floriane Gaudin

Assistant à la mise en scène : Damien Robert

Régie générale : Arnaud Prauly

Théâtre d’Ivry-Antoine Vitez • 1, rue Simon-Dereure • 94200 Ivry-sur-Seine

Réservations : 01 46 70 21 55

Site du théâtre : www.theatre-quartiers-ivry.com

Métro : Mairie-d’Ivry, R.E.R. C ou ligne 7

Du 6 janvier 2014 au 2 février 2014

Les deux spectacles sont présentés en alternance en semaine à 20 heures sauf le jeudi à 19 heures

Agnès les 6, 9, 11, 15, 17, 21, 23, 25, 29, 31 janvier 2014

L’École des femmes les 7, 10, 14, 16, 18, 22, 24, 28, 30 janvier, 1er février 2014

Et en intégrale à 15 heures et 18 heures les dimanches 12, 19, 26 janvier et 2 février 2014

Relâche le mercredi 8 et les lundi 13, 20 et 27 janvier 2014

Durée d’Agnès : 1 h 45

Durée de l’École des femmes : 1 h 55

25 € | 20 € | 13 € | 11 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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