Dimanche 25 juillet 2010 7 25 /07 /Juil /2010 14:38

 

Les visions de Mesguich

 

Pour représenter « Agatha », pièce sur l’amour impossible d’un frère pour sa sœur, Daniel Mesguich n’a pas lésiné sur les moyens. D’abord en transformant la grande salle du Chêne noir à Avignon en une « villa Agatha » féerique. Le metteur en scène a ensuite choisi de confier les deux rôles principaux à ses propres enfants, William et Sarah. Que de beau monde… Mais Duras, elle, n’est pas au rendez-vous.

 

La conviction profonde de Daniel Mesguich a toujours été qu’un metteur en scène a tous les droits, en particulier celui de prendre les libertés qu’il veut avec un texte. Ce sacro-saint principe, que nous nous garderons de contester, lui a jadis permis de créer des spectacles admirables. Inutile d’en dresser la liste, elle est fort longue, et permet de ranger l’artiste parmi les metteurs en scène qui ont compté durant ces dernières décennies.

 

Le spectacle qu’il a imaginé à partir de la pièce de Marguerite Duras, Agatha (1981) nous entraîne cependant fort loin. Dans le texte, un homme retrouve sa sœur, qu’il n’a pas vue depuis des année, dans une villa au bord de la mer. Tous deux revivent le souvenir de leurs étés d’adolescents, durant lesquels flottait entre eux un troublant désir incestueux. Comme souvent chez Duras, surtout dans ces années-là, il est beaucoup question d’amour et de mort dans Agatha. Et d’un amour pur et impossible, vécu comme un absolu, entre deux êtres qui ne se rejoindront pas. Par ailleurs, on y évoque souvent une certaine valse de Brahms (qu’on entend à satiété durant le spectacle), qui accompagne la nostalgie de ces étés perdus.

 

Romantisme échevelé

Il n’en fallait pas plus pour que le metteur en scène succombe à la tentation de greffer sur le texte tout l’arsenal de l’imaginaire romantique ! Et lorsque Daniel Mesguich a une idée, il ne fait pas les choses à moitié : la villa au bord de la mer se transforme ainsi en une sorte de château hanté par la silhouette d’une Agatha fantasmatique au possible. La mise en scène donne dans le romantisme le plus échevelé : décor rouge et noir, mobilier ancien, longue chevelure rousse – objet de fascination pour le personnage masculin et, espère-t-on, pour le spectateur… La femme se dédouble, le miroir s’anime (un cercueil finira par s’y refléter). Sans compter la vision fugitive de la jeune fille nue au piano. Bref, on se croirait dans un roman gothique.

 

agatha bm-palazon

« Agatha » | © Bernard-Michel Palazon 

 

Durant le spectacle, William Mesguich s’assied fréquemment au bord de la scène pour taper sur les touches d’une très vieille machine à écrire, comme s’il était en train d’écrire l’histoire qu’il imagine. L’idée de se placer sur le plan du fantasme était intéressante. Certains éléments peuvent en effet inciter à cette lecture, à commencer par le vouvoiement voulu par l’auteur, qui introduit entre le frère et la sœur une distance infranchissable. On sait d’autre part qu’Agatha a été inspirée à Duras par l’Homme sans qualités, où la sœur du héros porte ce prénom. Dans la pièce, comme dans le roman de Musil, on ignore si l’inceste a lieu ou s’il est seulement fantasmé.

 

Maniérisme

Mais cela justifiait-il pour autant le choix d’une approche esthétisante au point de confiner au maniérisme ? La mise en scène accumule les effets : voix off (celle du metteur en scène), fumée, musique, bruits de vagues, jeux de lumière, recours fréquent au noir… Tout cela manque cruellement de simplicité, et étouffe littéralement le texte. Certes, les trois comédiens sont beaux, on ne peut pas le leur enlever. Ils l’ont, cette beauté dont parle Duras, qui dans plusieurs passages magnifiques évoque la blancheur des corps… Mais l’émotion ne passe tout simplement pas, paralysée par tout ce fatras d’artifices.

 

Agatha est une pièce sur l’indicible, cet indicible amour autour duquel les mots tournent comme autour d’un point aveugle. Mais de ce point, jamais le spectacle ne s’approche. On a presque de la peine en voyant William Mesguich – vêtu et coiffé comme une caricature de héros romantique – tomber à genoux toutes les dix minutes, et on a hâte de le revoir dans un autre contexte. Sa sœur Sarah s’en sort mieux, et parvient dans les ultimes instants à faire passer un frisson. 

 

Fabrice Chêne

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Agatha, de Marguerite Duras

Texte publié aux éditions de Minuit

Mise en scène : Daniel Mesguich

Avec : Sarah Mesguich, William Mesguich, Charlotte Popon

Lumière : Éric Pelladeau

Son : Vincent Hulot

Costumes : Sarah Ferrier

Théâtre du Chêne-Noir • 8 bis, rue Sainte-Catherine • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 82 40 57

Du 8 au 30 juillet 2010 à 15 h 30

Durée : 1 h 15

20 € | 14 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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