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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 14:16

De l’autre côté du rideau


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


Dans « Adieu et merci », Latifa Laâbissi chorégraphie le moment du salut. Cet instant fragile où l’artiste est entre deux eaux, vulnérable au bord de la scène. La situation est à la fois vertigineuse et connue, ponctuée de trac et de microaccidents qui prêtent à sourire.

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Première image : elle est en fond de scène, barbue, drapée dans une robe violette qui se confond avec le tissu du rideau, cette couleur qui envahit tout l’espace. Elle, c’est l’artiste, la danseuse qui arrive au terme de sa représentation et va venir exercer un rituel connu, maîtresse d’une cérémonie qu’elle seule peut accomplir.

Latifa Laâbissi se concentre sur ce moment très codifié en marge du spectacle, l’instant du salut. Elle joue et rejoue cette note finale, mais aussi l’intervalle d’angoisse et de solitude juste avant de conclure. Et toute l’appréhension animale dont on peut être capable s’éprouve dans ce corps qui attend, dissimulé durant de longues secondes fragiles pour ensuite aller au devant des applaudissements. Visage aux attributs virils et au rictus de fauve, corps se dénudant, l’artiste se met littéralement à poil dès qu’elle franchit la frontière symbolique du rideau, et c’est ce qu’elle ne cesse de danser au cours de ce spectacle.

Jouant sur les multiples variations et nuances que le tissu peut provoquer, la scénographie de Nadia Lauro met cet objet au cœur de l’œuvre, le faisant épouser les gestes de salut de la danseuse. C’est un rideau mobile qui arpente l’espace et permet de donner à voir tous les angles morts et habituels hors-champ. L’espace scénique devient alors instable, le premier plan et le fond s’inversant jusqu’à la confusion. Tout dans la mise en scène évoque la polysémie de cet objet, à la fois espace de séparation et de dévoilement, frontière de jeu et coulisse, refuge et point névralgique.

Bras levés se mouvant dans une orchestration mystérieuse, faisant corps avec les ondulations du rideau, Latifa Laâbissi explore cette alchimie particulière entre elle et la matière. Une matière dont la plasticité évolue en fonction des lumières, tantôt velours épais et miroitant, tantôt toile translucide dévoilant une silhouette floue. L’image est forte : celle d’une danseuse seule et fragile devant le long mur d’étoffe qui la sépare du reste du monde, ce fil conducteur qui servira de partenaire tout au long de la représentation.

Latifa Laâbissi nous tend également un miroir : tantôt voyeurs, tantôt jouant notre propre rôle de public, selon que la chorégraphe soit de face ou nous tourne le dos. On entend également nos propres bruits de salle, nos propres phrases avant et après une représentation. Et c’est déstabilisant et drôle. Car cette mise en abyme de l’état de spectateur est assez intelligemment mise en scène pour qu’on se fasse prendre au piège d’une réflexion ou d’un applaudissement à contretemps semblant sortir des gradins.

Une œuvre sur le salut ne peut se suffire d’une fin prévisible. Latifa Laâbissi n’a cessé de nous dire au revoir et merci, bercée de couleurs lumineuses et d’applaudissements virtuels. C’est sur une obscurité opaque qu’elle nous laisse sur le départ, dans un dernier clin d’œil aux codes scéniques qu’elle malmène avec joie. 

Aurore Krol


Voir aussi Histoire par celui qui la raconte, de Latifa Laâbissi.

Voir aussi Loredreamsong, de Latifa Laâbissi.

Voir aussi Noli me tangere, travail chorégraphique de Latifa Laâbissi.


Adieu et merci, conception et interprétation Latifa Laâbissi

Conception scénographique : Nadia Lauro

Costumes : Nadia Lauro, Latifa Laâbissi

Création lumière : Yves Godin

Création son : Manuel Coursin

Direction technique : Ludovic Rivière

Régisseur son : Jérémie Sananes

Production : Figure Project / Rennes

Production déléguée : Latitudes Prod / Lille

Coproduction : Les spectacles vivants / Centre Pompidou ; Festival d’automne à Paris ; musée de la Danse-C.C.N.R.B. ; Théâtre national de Bretagne / Rennes ; Le Phare-C.C.N. du Havre - Haute-Normandie ; Open Latitudes Network ; Le Vivat-scène conventionnée d’Armentières ; Institut français-Ville de Rennes

Avec le soutien : Tanzquartier Wien et du Centre national de danse contemporaine à Angers / direction Emmanuelle Huynh (2012)

Remerciements : Yves-Noël Genod, Isabelle Launay

Théâtre national de Bretagne • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du lundi 11 novembre au jeudi 14 novembre 2013, à 21 heures les lundi et mardi, 19 h 30 les mercredi et jeudi

Samedi 16 novembre 2013 à La Passerelle de Saint-Brieuc, à 20 h 30

Durée : 50 minutes

20 € | 12 € | 10 € | 7,5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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