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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Larry Tremblay fait décoller la Mousson d’été
En cette fin d’après-midi de fin d’été, le 24 août 2010, à l’abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson, l’heure n’est pas à la nostalgie de l’insouciance estivale. Au contraire, on anticipe la rentrée, on se presse pour apprendre, pour découvrir des écritures nouvelles. Créée et dirigée par Michel Didym, la Mousson d’été s’intéresse cette année aux Amériques, explorées à travers des lectures de textes dramatiques contemporains. Avec « Abraham Lincoln va au théâtre » de Larry Tremblay, le festival s’annonce plus que prometteur : décapant, hilarant, et surtout, intelligent.
Mises à part quelques escapades, à l’occasion des spectacles, la vie du festival se déploie entre
les murs de l’abbaye, qui devient le théâtre de rencontres multiples, formelles et informelles. Avec des auteurs, des acteurs, des professeurs, et aussi avec des étudiants venus assister à
l’université d’été. Car théorie et pratique s’entremêlent au sein de la Mousson d’été, pour déboucher sur une réflexion fertile au sujet des tendances majeures de ce qui nous réunit tous :
l’écriture dramatique. Pour amorcer cette dynamique, le choix du premier texte constituait un enjeu capital : il devait fournir une base bien stable, un terreau propice à la méditation sur
le point de voir le jour.
Avec Abraham Lincoln va au théâtre, dernière pièce de Larry Tremblay, la mission est remplie, le mouvement est lancé. Il faut dire que la prise de risques était moindre, sinon nulle. Car si le festival s’attache à donner une visibilité à d’illustres inconnus, le dramaturge qu’est Larry Tremblay ne fait pas partie de ceux-là. Enfant un peu terrible du théâtre québécois, il est une des voix majeures d’une nouvelle génération qui a tendance à exploser les codes du genre, à explorer de toutes les façons possibles le langage et ses exploitations scéniques. Avec cet auteur prolixe, parfois un brin trash, souvent dérangeant, toujours drôle, la Mousson d’été vient prouver son pouvoir d’attraction en même temps que son bon goût.
La mise en lecture de cette pièce, malgré la renommée de plus en plus internationale de son auteur, n’est pas non plus étrangère à tout esprit de découverte. Paru en 2008, ce texte n’a que très peu été mis en scène, et jamais en France. Ce tort ne manquera pas d’être réparé, car, produite en partenariat avec France Culture, la lecture est enregistrée afin d’être diffusée sur la fameuse radio. On ne manquera pas non plus de remarquer le fabuleux potentiel scénique de la pièce, ses trois lecteurs ne pouvant faire l’économie d’un jeu, même minimal. La présence du duo de clowns qu’est Laurel et Hardy, ou du moins de deux acteurs de série TV censés l’incarner, appelle un jeu de simagrées jubilatoire, un comique du geste et de l’invective dont on se réjouit d’avance.
Pourtant, l’humour flirte dangereusement avec le drame, celui de l’assassinat du seizième président des États-Unis sans doute, mais surtout celui d’un monde en déperdition, où personne n’arrive plus à jouer son propre rôle. Portée par un langage d’une exquise familiarité, cette pièce est construite sur une mise en abyme habile, qui interroge le rôle du théâtre dans une société qui frôle l’absurde au moindre de ses pas. Car pourquoi tuer un président américain, quelle motivation pourrait expliquer un tel crime ? Non pas qu’il paraisse scandaleux, mais il semble si inutile que sa gratuité étonne les protagonistes. C’est pourquoi un obscur metteur en scène, Marc Killman, décide de faire une pièce de cet évènement, en reprenant les deux figures mythiques, et pour le moins incongrues dans un tel contexte, que sont Laurel et Hardy.
Mais la tentative avorte, ne débouchant que sur une interrogation du rôle du théâtre. Thèse intéressante : il paraît que « John Wilkes Booth a tué Abraham Lincoln parce qu’il était acteur ». Travestir le meurtrier sudiste en comédien est, bien sûr, loin d’être anodin : ce peut être une façon de dire que tout dans la vie est théâtre, et, par la même occasion, de déposer en catimini une charge contre l’Amérique, ce continent mis à l’honneur cette année par la Mousson d’été. En somme, la pièce de Larry Tremblay était toute désignée pour ouvrir ce festival, et attiser les curiosités. ¶
Anaïs Heluin
Les Trois Coups
Abraham Lincoln va au théâtre, de Larry Tremblay
Une production France Culture avec la Mousson d’été
Ce texte est enregistré en public par France Culture
Réalisation : Michel Sidoroff
Avec : Gilles David, Philippe Fretun, Charlie Nelson
Musique : Daniel Largent
Photo de Larry Tremblay : © Bernard Préfontaine
Abbaye des Prémontrés • 54431 Pont-à-Mousson
Réservations : 03 83 81 20 22
Le 24 août 2010 à 20 h 45
Lecture gratuite
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