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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 21:50

Fatima, Myriam, Samia, Nadia, Louisa, Zaya et les autres


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Après « Marie Stuart », de Schiller, Fabian Chappuis met en scène à la Maison des métallos la première pièce écrite en français de la jeune actrice et dramaturge algérienne Rayhana. « À mon âge, je me cache encore pour fumer » nous fait pénétrer dans un hammam algérien, où neuf femmes de milieux très divers s’expriment librement sur leur condition féminine. Un texte fort, servi par des actrices excellentes.

Enveloppée dans de minces volutes de fumée et dans les nappes d’une musique superbe, Fatima (Marie Augereau) vole quelques instants de quiétude avant de rouvrir son hammam. Longuement, voluptueusement, le spectateur goûte avec elle ce repos solitaire et coupable (elle fume en cachette), qui ne tarde pas à se peupler de rêveries douces. Mais une jeune fille surgit en pleurs. C’est Myriam (Rayhana). Elle lui explique en arabe qu’elle est tombée enceinte et que son frère, « déshonoré », menace de la tuer. Elle la supplie de l’aider. Fatima, qui est une femme forte, décide de la cacher.

Le refuge de toutes les femmes algériennes

Le hammam deviendra donc le refuge de cette jeune fille, mais, plus symboliquement, le refuge de toutes les femmes algériennes. Dans ce lieu clos, interdit aux hommes, les corps peuvent se dénuder sans pudeur et les confidences se livrer sans crainte. Chaque femme qui y passe peut confier aux autres ses fardeaux, ses fantasmes, ses révoltes, ses bonheurs. Ainsi, Fatima, huit fois mère, exprime toute l’amertume que lui inspire son mariage avec un homme paresseux et violent. Samia (Linda Chaïb), une masseuse sémillante et idéaliste, rêve de trouver l’homme de sa vie et de se mettre avec lui en ménage. Nadia (Rébecca Finet), qui vient juste de divorcer, exulte d’avoir retrouvé sa liberté.

Ces thèmes universels sont traités à partir d’une réalité culturelle et politique qui est, par bien des aspects, particulièrement choquante à nos yeux. Par exemple, Louisa (Catherine Giron) fait le récit de sa nuit de noces avec un ami de son père, alors qu’elle n’avait que de dix ans. Zaya (Géraldine Azouélos), une jeune intégriste à la suavité pleine de menaces, raconte comment son mari a été torturé atrocement par des policiers corrompus, alors qu’il n’était qu’un enfant.

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« À mon âge, je me cache encore pour fumer »

© Bastien Capela

L’accumulation de ces récits durs et crus, qui a le mérite intrinsèque d’attirer l’attention sur des faits scandaleux, a aussi pour conséquence d’occulter la présence de Myriam, de la faire sortir presque entièrement du champ de notre conscience. Si le hammam est une parenthèse dans la vie de ces femmes, un lieu où les pesanteurs de la société se font moins lourdement sentir, il est aussi, peut-être, ce lieu où le bavardage et la confidence mêlés ont le pouvoir de faire ralentir – à défaut de faire disparaître – la marche tragique de l’histoire. Ici, les femmes se racontent, se heurtent et s’entredéchirent, mais elles sont toutes les alliées objectives de cette jeune vie terrifiée et fragile. Leur parole est comme un rempart de cristal à ce frère qui, au-dehors, rumine son projet meurtrier. Le temps perdu à parler de tout et de rien, du futile comme de l’essentiel, est en réalité du temps gagné sur la mort qui rôde alentour. Il y a là, peut-être, une réminiscence du procédé qu’emploie Shéhérazade dans les Mille et Une Nuits.

Capturer pleinement l’attention du spectateur

Mais pour que cette suspension du tragique par la multiplication des récits ne soit pas ressentie comme un procédé artificiel, il fallait que les actrices soient particulièrement imprégnées de leur rôle, afin de capturer pleinement l’attention du spectateur, de les lier littéralement à leurs paroles et à leurs gestes. Si la qualité globale de l’interprétation a été à la hauteur de cette exigence, j’ai été particulièrement impressionné par le jeu plein de fraîcheur, de spontanéité et de justesse de Linda Chaïb : à aucun moment, je n’ai eu l’impression d’avoir une actrice sous les yeux. De même, Tassadit Mandi a été parfaite dans son rôle de femme altière.

Création âpre, réaliste, presque documentaire, « À mon âge, je me cache encore pour fumer » n’est néanmoins exempte ni d’humour ni d’une forme de tendresse. La tendresse pour cette féminité si durement éprouvée, qui sait se forer un chemin vers la vie, et pour cette terre d’Algérie, qui forge des personnalités si fortes. 

Vincent Morch


À mon âge, je me cache encore pour fumer, de Rayhana

Mise en scène : Fabian Chappuis

Avec : Marie Augereau, Géraldine Azouélos, Paula Brunet-Sancho, Linda Chaïb, Rébecca Finet, Catherine Giron, Tessadit Mandi, Taïdit Ouazine, Rayhana

Assistante à la mise en scène : Stéphanie Labbé

Scénographie : Fabian Chappuis

Lumières : Franck Michalet

Vidéo : Bastien Capela

Univers sonore : Pierre Husson

Costumes : Rayhana

Administrateur compagnie : François Nouel

Production/diffusion : Isabelle Decroix

Production : compagnie Orten

Coproduction : Maison des métallos

Avec l’aide à la création du Centre national du théâtre, l’aide à la production et à la diffusion du fonds S.A.C.D. et le soutien du Théâtre 13 à Paris

Maison des métallos • 94, rue Jean-Pierre-Timbaud • 75011 Paris

Réservations : 01 47 00 25 20

http://www.maisondesmetallos.org/

Du mardi 8 au samedi 18 décembre 2009 et du mardi 5 au samedi 16 janvier 2010, du mardi au samedi à 20 h 30, matinée le samedi à 16 heures

Durée : 1 h 45

14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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