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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 23:18

Comment vivre dans l’ombre des grands hommes


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


« À l’ombre » est issu d’une double rencontre : celle d’un metteur en scène, Philippe Delaigue, et d’une femme de théâtre au demeurant écrivain, Pauline Sales ; celle d’un intérêt partagé pour ces femmes (et ces hommes) qui partagent plus ou moins longuement la vie des grands artistes, restant « à l’ombre » quand ils sont en pleine lumière, et en sortant la plupart du temps brisés.

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« À l’ombre » | © Stéphane Janou

Au départ Philippe Delaigue avait pensé monter un texte de Marieluise Fleisser, une des compagnes de Brecht, qui y analyse la relation complexe qu’elle eut avec lui. Puis il a choisi de passer commande d’écriture à Pauline Sales sur ce sujet, cet environnement historique, ce grand personnage, ce mythe du théâtre qu’est encore Brecht. La rencontre de Pauline Sales et Philippe Delaigue crée du beau théâtre, autour d’un texte complexe, subtil et dense supporté avec sensibilité par trois comédiens magnifiquement dirigés.

Le spectacle commence dans un angle de la scène : coincée contre une porte vitrée de bureau, clouée à son fauteuil roulant, une femme est interrogée par la Stasi sur la découverte d’un opéra non signé, l’Opéra des ombres. S’agirait-il d’une œuvre apocryphe ? Après elle, un homme sera à son tour interrogé sur l’origine de cet opéra.

Et les voici tous deux réunis avec un troisième homme, quelques années en arrière. Dans une sorte de bureau en fond de cour où se réunissent ces trois proches collaborateurs de Brecht dans les années qui précèdent l’arrivée du nazisme. Il y a Marianne, qui est l’incarnation des femmes tant aimées de Brecht, Kurt Weil et le philosophe Walter Benjamin, qui se donnera la mort en 1940. Près d’eux, présence/absence prégnante et lourde et inévitable, un buste de l’écrivain. Elle en fut l’interprète fétiche, l’amoureuse adulée, Kurt fut l’amant puis l’ami, Walter aime Marianne…

D’une tout autre manière évidemment, Pauline Sales aborde la problématique déjà au cœur du Naufragé de Thomas Bernhard, ou de All about Eve de Mankiewicz : comment survivre à l’ombre de ces monstres sacrés qui se nourrissent de vous ? À travers trois personnages complexes et touchants, si différents les uns des autres…

Brecht vu des coulisses

Il faut d’abord rendre hommage à un texte intelligent qui parle avec beaucoup de justesse de la complexité des sentiments qui unissent (et parfois divisent) ces trois êtres, de leur destin malheureux, de la manière dont ils s’en défendent, de leur amour bafoué, de leurs attentes sans cesse déçues, de leur volonté de croire encore malgré tout à leurs idéaux d’amour libre et heureux, de reconnaissance artistique… Ce texte permet aux comédiens de jouer comme sur un violon de toutes les nuances des sentiments, et ils le font. Il est aussi écrit dans une langue très belle, précise et musicale. Ce n’est pas si fréquent aujourd’hui. Il aborde avec finesse une infinité de questions politiques, féministes, humaines sans jamais perdre son sujet de vue. Il est brillant, rythmé, vif, riche de sens pluriels.

Le prétexte et la mise en scène autorisent des va-et-vient entre les époques, entre les âges de la vie, entre des occupations différentes : ils tissent avec les rêves et les lambeaux de leur vie, et surtout avec l’humour du désespoir, une parodie, l’Opéra des ombres, celui-là même qui intéressera des années plut tard la police secrète. Les acteurs chantent, dansent, jouent, et, de nouveau, on est frappé de toutes les possibilités offertes aux comédiens de montrer l’étendue de leur art. Le mérite en revient à tous, auteur, metteur en scène et comédiens, qui partagent ce haut niveau d’exigence artistique et atteignent ainsi une osmose sensible pour les spectateurs. 

Trina Mounier


À l’ombre, de Pauline Sales

Édité aux Solitaires intempestifs
Texte et chansons de Pauline Sales, une commande d’écriture de Philippe Delaigue, La Fédération
Production Le Préau, C.D.R. de Vire (direction Pauline Sales), coproduction La Fédération (direction Philippe Delaigue)
Mise en scène : Philippe Delaigue
Collaboration artistique : Sabrina Perret
Avec : Sabrina Perret, Vincent Garanger, Sylvain Stawski
Scénographie : Stéphanie Mathieu, Amandine Fonfrède
Composition musicale : Sandrine Marchetti
Musique originale enregistrée et interprétée par Julien de Moussac, Sophie Chauvenet, Geoffroy Gesser, Louis Laurain, Bertrand Luzignant, Sandrine Marchetti, Basile Mouton
Lumière et régie générale : Thierry Opigez
Son : Philippe Giordani
Régie son : Thierry Le Poec
Costumes : Cara Marsol
Maquillage : Mireille Sourbier
Construction décor : Cyrille Fiorchinger, Frédéric Lefèvre, Ludovic Rousée
Les Célestins de Lyon • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon
www.celestins-lyon.org
Réservations : 04 72 77 40 00
Du 17 au 27 janvier 2012 à 20 h 30, dimanche à 16 h 30, relâche le lundi
Durée : 1 h 30
11 € à 20 €
Tournée :
– Alès : les 31 janvier, 1er et 3 février 2012 à 20 h 30, le 2 février 2012 à 19 heures
– Lons-le-Saunier, Scènes du Jura : 7 février 2012 à 20 h 30
– Vire, Le Préau : 9 février 2012 à 20 h 30

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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