Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 15:01

Voyage au bout d’un texte


Par Bénédicte Soula

Les Trois Coups.com


L’annulation de l’année Céline par le ministère de la Culture n’empêche pas les théâtres toulousains de programmer ce diable d’homme, à la fois antisémite odieux et écrivain génial. Après Denis Lavant, qui a incarné au Sorano Destouches en personne, c’est Antoine Bersoux qui reprend le rôle de Ferdinand Bardamu au Théâtre du Pont-Neuf. Et avec quel bonheur !

ca-a-debute-comme-ca-300On vous a présenté Antoine Bersoux, il y a quelques mois, alors qu’il tenait le rôle principal dans Addict, mis en scène par Patrick Séraudie. Nous l’avions aimé en junkie, débitant du Baudelaire et du Lou Reed au son du Velvet Underground. Ici, on l’aime davantage encore. Pourquoi ?

D’abord pour son courage. Car faut-il oser, tout de même, se coltiner aux pages périlleuses de Céline, s’attaquer sans filet à ce monument de la littérature française qu’est Voyage au bout de la nuit. Et avec succès. La langue de Louis-Ferdinand sonne juste et bien et parvient jusqu’à nous, sans perdre de sa charge subversive initiale. Et, comme si le simple fait de restituer à la perfection, seul et sans béquilles, la densité du contenu célinien ne suffisait pas à l’éloge, voilà qu’Antoine Bersoux change de voix à chaque personnage (celle de Lola l’Américaine est un pur délice) tout en jouant du violon ! Une partition livrée du bout des doigts, l’autre du bout des lèvres, l’homme s’amuse en virtuose.

Un homme vrai, une vraie mise en scène

Et puis, il y a son visage. Un visage qui, plus que tout, raconte les affres de ce long voyage rétro-initiatique. Fanfaron au début, inquiet ensuite, le voilà au fil des mots plus hagard, plus supplicié, plus tourmenté. Liquéfié même sous les lumières cruelles de Clélia Tournay. On est au cœur du voyage. Plongé dans les yeux égarés de Bardamu.

Il faut dire que le comédien est bien servi par la mise en scène de Chloé Desfachelle, sobre mais diablement efficace. Sur le sol, de la terre a été déposée, délimitant astucieusement le terrain de jeu des soldats aussi bien que l’espace mental du personnage, obsédé par cette guerre originelle. C’est là, dans cette tourbe que Bardamu a été « dépucelé »… C’est là qu’il croupira jusqu’à la fin de ses jours, emportant par-delà les océans ce bout de glèbe rouge…

Décor épuré, texte dense

Tout aussi ingénieuse est l’installation de fils métalliques qui transforme le décor au gré des chapitres. Ici, c’est une averse de balles allemandes. Là, dotée de linges blancs, elle révèle tous les fantômes de la guerre qui hantent Ferdinand, planqué à l’hôpital. Au cœur du dispositif, une minitable et une chaise sont prétextes à toutes les postures : pitreries, reptations serviles, pantomimes sociales… Bardamu les maîtrise toutes. Et Bersoux aussi.

La pièce se termine après un épisode particulièrement jubilatoire sur le navire l’Amiral Bragueton, dans lequel le personnage se tire par la cautèle d’un lynchage, avant de débarquer bon gré mal gré sur la terre d’Afrique. Rideau. Cette pièce est en effet un premier volet de l’œuvre célinienne. Les années les plus sombres du roman, mais peut-être aussi les plus chargées dramatiquement, restent à découvrir au théâtre. L’Afrique, l’Amérique, puis le retour en Europe (avec, notons-le, une escale cocasse à Toulouse) jusqu’au point ultime de non-retour. Avis donc à Chloé Desfachelle et à Antoine Bersoux : on sait désormais que « Ça a débuté comme ça ». On a hâte maintenant de savoir comment cela finira… 

Bénédicte Soula


Ça a débuté comme ça, de Louis-Ferdinand Céline

Mise en scène : Chloé Desfachelle

Scénographie : Antoine Bersoux et Chloé Desfachelle

Avec : Antoine Bersoux

Création lumière : Clélia Tournay

Création sonore : François Boutibou, Chloé Desfachelle

Création affiche : Jean Bersoux

Production : Danse et dit, A.B. & C.D. Production

Théâtre du Pont-Neuf • 8, place Arzac • 31000 Toulouse

Réservations : 05 62 21 51 78

Du 29 mars au 2 avril 2011, du mardi au jeudi à 19 h 30, vendredi et samedi à 21 heures

Durée : 1 h 20

12 € | 10 € | 8 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Jacques Razu 02/04/2011 09:26



"L'annulation de l'année Céline par le ministère de la Culture n'empêche pas les théâtres toulousains de programmer ce diable d'homme" :


Gare aux subventions ! Savez-vous que ce ministère jdanovien dispose d'un corps "d'inspecteurs de la création artistique" ? (sic ! vous avez bien lu : inspecteurs de la création artistique !)
Ainsi, l'art ça s'inspecte, comme aux plus beaux temps de feu L'URSS ! Hourrah l'Oural !



Rechercher