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16 octobre 2012 2 16 /10 /octobre /2012 16:45

« Nous avions besoin

d’un cri, nous avions besoin

d’une voix (1) »


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


La metteuse en scène Bérangère Jannelle a fait appel au comédien Douglas Rand pour interpréter « Howl », le poème qui révéla Allen Ginsberg. Un spectacle intense en forme de performance, et un bel hommage au poète emblématique de la Beat Generation.

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« 66 Gallery Howl » | © Béatrice Logeais / Maison de la poésie

La petite salle de la Maison de la poésie abrite pour un mois un spectacle rare et inédit en France : l’occasion de revivre l’évènement qu’a été la première lecture publique de Howl, poème-manifeste, cri lancé par son auteur à la face de l’Amérique matérialiste et conformiste des années 1950. Howl, l’œuvre qui a fait connaître Allen Ginsberg, a été lu pour la première fois le 7 octobre 1955 par Ginsberg lui‑même à la Six Gallery de San Francisco (le titre du spectacle fait aussi référence à la route 66 qui relie la côte est et la côte ouest des États-Unis). C’est une date clef du mouvement de la Beat Generation en train d’émerger, et l’on peut y voir aussi la naissance d’un certain esprit contestataire qui se développera dans la décennie suivante. Ginsberg s’inspire d’autres poètes américains, William Carlos Williams, qui préfacera l’œuvre, et Jack Kerouac, l’ami proche, qui a déjà écrit, mais n’a pas encore publié Sur la route.

Vers ? Prose ? Ginsberg invente son propre style, qui s’apparente plutôt au verset. Poésie orale en tout cas : une centaine de longues phrases, distendues, rythmées sinon ponctuées, déroulant leurs anaphores à travers une syntaxe déstructurée. Chacune, comme un jaillissement spontané, déclamée d’un seul souffle, comme un cri autant de fois réitéré (2). Une poésie engagée et traversée de visions, qui tient à la fois du collage et de l’expérience hallucinatoire. Ce que Ginsberg – juif, gay et bouddhiste, comme il se définissait lui‑même – proclame haut et fort, c’est sa colère de vivre dans cette Amérique figée et moralisatrice qui exclut ceux qui s’écartent de la norme. Le texte fera scandale et son auteur sera poursuivi pour obscénité à cause de ses allusions explicites à l’homosexualité.

Force subversive

Bérangère Jannelle a choisi de proposer d’abord aux spectateurs un bref parcours déambulatoire dans les sous‑sols de la Maison de la poésie, pour y découvrir une installation plastique et sonore rendant hommage à l’artiste (disparu en 1997). Un beau portrait et des extraits vidéo, d’une époque plus tardive (début des années 1970), qui ont figé l’image d’un Ginsberg dégarni et barbu, portant ses grosses lunettes d’écaille. La scénographie de Stéphane Pauvret tire parti au mieux de l’exiguïté de la petite salle voûtée. Douglas Rand, le comédien, et Jean‑Damien Ratel à la création sonore y officient. Le premier parvient, par la qualité de sa diction comme par l’intensité de son jeu – en variant le tempo et en jouant sur les silences –, à restituer au poème toute sa force subversive. C’est le texte original (en anglais surtitré) que l’on entend, avec quelques incursions en français. Quant à la performance musicale de Jean‑Damien Ratel, elle s’appuie sur un instrument étonnant créé pour l’occasion (sorte de harpe-totem reliée à un ordinateur) et apporte au texte un contrepoint qui apparaît aussitôt comme indispensable.

La première partie de Howl, la plus longue, est un hymne à tous les hipsters (3), amis et compagnons de route du poète, tous les jeunes artistes que leur goût pour la drogue ou leur sexualité marginalisent (« I saw the best minds of my generation… »). Mais c’est dans la deuxième partie que le spectacle donne toute sa mesure et fait le mieux passer le souffle contestataire du poème : Douglas Rand, coiffé d’un chapeau de l’Oncle Sam et de dreadlocks qui lui tombent jusqu’aux pieds, se lance dans une série de variations autour de la figure de Moloch, monstre biblique qui exige qu’on lui sacrifie des enfants, devenu incarnation de la civilisation industrielle oppressante. Retour au calme dans le final, où l’auteur s’adresse à son ami Carl Solomon, dédicataire du poème, interné dans un hôpital psychiatrique. « I’m with you in Rockland », répète inlassablement le comédien, dont la silhouette, dans la semi‑pénombre, fait soudain songer à celle d’Allen Ginsberg, cette belle figure de la révolte. 

Fabrice Chêne


1. Citation de Lawrence Ferlinghetti, ami de l’auteur et premier éditeur du texte dans sa maison d’édition, City Lights Press

2. Howl signifie « cri, hurlement ».

3. Hipster est un terme des années 1940 qui désignait à l’origine les amateurs de jazz et en particulier du be‑bop qui devint populaire dans ces années‑là. Le hipster adoptait le mode de vie du musicien de jazz, notamment la manière de se vêtir, l’argot, l’usage de drogues, l’attitude détendue (« cool »), l’humour sarcastique, la pauvreté de rigueur et des codes de conduite sexuelle libre. Les premiers hipsters étaient généralement de jeunes Blancs qui adoptaient le style des Noirs urbains de l’époque. Ceux qui vinrent ensuite ne connaissaient pas forcément l’origine culturelle de ce mode de vie.

Le terme hipster a été réactualisé dans les années 1990 et 2000 pour décrire une classe de jeunes hommes et jeunes femmes d’une vingtaine d’années, de classe moyenne (supérieure), instruits, installés dans une ville, bien qu’ils proviennent parfois de toutes les parties du pays (source : Wikipedia).


66 Gallery, Howl de Allen Ginsberg

Compagnie La Ricotta

http://laricotta.fr

cielaricotta@gmail.com

Mise en scène : Bérangère Jannelle

Avec : Douglas Rand (comédien performeur), Jean‑Damien Ratel (créateur sonore et musical)

Scénographie : Stéphane Pauvret

Création lumière : Marc Labourguigne

Costumes et accessoires : Laurence Chalou

Assistant mise en scène : Miguel Torres

Maison de la poésie • passage Molière, 157, rue Saint‑Martin • 75003 Paris

Métro : Rambuteau, Les Halles

Réservations : 01 44 54 53 00

www.maisondelapoesie.com

Du 4 octobre au 4 novembre 2012, du mercredi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures.

Durée : 1 heure et cinq minutes

16 € | 10 €

Tournée 2012-2013

– Du 19 au 21 novembre 2012 : Automne en Normandie, Les Bains‑Douches, Le Havre

– 1er décembre 2012 : Équinoxe, S.N. de Châteauroux

– 15 et 16 février 2013 : Artdanthé, Théâtre de Vanves

– Mars 2013 : V.I.A. Maubeuge

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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