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26 septembre 2006 2 26 /09 /septembre /2006 14:48

« Novecento : pianiste »

 

Du 3 au 21 octobre 2006

 

Traduction : Françoise Brun

Mon métier consiste à raconter des histoires aux autres. Il faut que je les raconte.

Je ne peux pas ne pas les raconter. Je raconte les histoires des uns aux autres.

Ou bien je raconte mes propres histoires à moi-même ou aux autres. Je les raconte sur une scène de bois où il y a d’autres êtres humains, au milieu d’objets et de lumière.

S’il n’y avait pas de scène en bois, je les raconterais par terre, sur une place, dans une rue, dans un coin de rue, sur un balcon, derrière une fenêtre.

S’il n’y avait pas d’êtres humains auprès de moi, je les raconterais avec des morceaux de bois, des bouts d’étoffe, du papier découpé, du fer blanc, avec ce que le monde peut m’offrir.

S’il n’y avait rien, je les raconterais en parlant à haute voix.

Si je n’avais pas de voix, je parlerais avec mes mains, avec mes doigts.

Privé de mains et de doigts, je les raconterais avec le reste de mon corps.

Je raconterais muet, je raconterais immobile, je raconterais en tirant des ficelles, sur un écran, devant une rampe.

Je raconterais de toutes les façons possibles, car l’important pour moi est de raconter des choses aux autres, à ceux qui écoutent.

Ne comprenez-vous pas que le reste ne compte pour ainsi dire pas ?

Giorgio Strehler

 

Novecento : pianiste est une histoire. Une histoire qui n’aurait aucune raison d’être si le public ne venait pas l’écouter. Elle lui est dédiée.

Notre travail a consisté à trouver la couleur et la tonalité la plus juste afin que ce récit soit entendu : sans rien d’autre qu’une actrice et beaucoup d’imagination.

(À ceux qui demanderaient pourquoi une femme joue-t-elle un homme, nous répondrions qu’elle ne joue pas un homme mais un trompettiste.)

Rien ne nous a paru mieux servir Novecento qu’une voix, un espace vide, et une volonté sincère de transmettre un bout de vie incroyable.

Si incroyable qu’aucun décor ne refléterait le décor d’origine, qu’aucune musique n’égalerait la musique d’origine, si folle qu’aucune folie ne serait à la hauteur. Le défi fut la maîtrise parfaite de l’histoire, de l’espace et de l’art de l’acteur.

Lorsque rien ne se voit, tout est possible. D’une boîte noire peuvent surgir de multiples lieux, voix, musiques…

Il suffit que l’acteur imagine, précise ses gestes et ses déplacements, module sa voix, pour que la magie opère et que le public s’embarque au cœur d’un unique voyage au début du siècle précédent ; lorsque l’Amérique était un rêve et qu’elle voyait arriver sur ses terres des milliers de rêveurs ; lorsque le jazz chantait des caves des bordels aux hôtels de luxe ; lorsque Novecento fut laissé dans une boîte en carton, sur le piano de la salle de bal des premières classes du Virginian

 

• L’histoire

L’Amérique

« Ça arrivait toujours, à un moment ou à un autre, il y en avait un qui levait la tête… et qui la voyait. C’est difficile à expliquer. Je veux dire… on y était plus d’un millier, sur ce bateau, entre les rupins en voyage, et les émigrants, et d’autres gens bizarres, et nous…

« Et pourtant, il y en avait toujours un, un seul sur tous ceux-là, un seul qui, le premier… la voyait. Un qui était peut-être là en train de manger, ou de se promener, simplement sur le pont… ou de remonter son pantalon… il levait la tête un instant, il jetait un coup d’œil sur l’océan… et il la voyait.

« Alors il s’immobilisait, là, sur place, et son cœur battait à en exploser, et chaque fois, chaque maudite fois, je le jure, il se tournait vers nous, vers le bateau, vers tous les autres, et il criait (adagio et lentissimo) : l’Amérique. »

 

Nous sommes au début du xxe siècle, à bord du paquebot le Virginian, « immense ville flottante » transportant des milliers de personnes d’Europe jusqu’en Amérique : celles venues « chercher de l’or » et celles venues le dépenser. Toutes les classes y sont représentées.

Le temps d’une traversée et par l’intermédiaire de Tim Tooney, le narrateur, nous replongeons dans cette « folle époque » et parcourons avec lui les kilomètres qui séparent les deux continents.

 

• Novecento

« Et c’est à ce moment-là qu’est arrivé un type, tout élégant, habillé de noir, et qui marchait tranquillement, pas du tout l’air d’être perdu, on aurait dit qu’il n’entendait même pas les vagues, comme s’il était à Nice sur la promenade des Anglais : ce type-là, c’était Novecento. »

Novecento est un de ces êtres dont on ne peut que raconter l’histoire, afin de conserver sa mémoire et d’enrichir la légende.

Trouvé dans une boîte en carton sur le piano de la salle de bal des premières classes, il est né sur le Virginian et n’en est jamais descendu.

Le monde, les gens, les sentiments : il les a appris en observant, en cataloguant, en écoutant ceux qui montaient à bord.

Il deviendra « le plus grand pianiste qui ait jamais joué sur l’océan ».

À notre époque où tout s’accélère et où la distance s’abolit, Novecento nous prouve combien, tout à notre portée, l’humain est infini.

 

• Tim Tooney

« Son histoire, à lui… c’était quelque chose. Il était sa bonne histoire à lui tout seul. Une histoire dingue, à vrai dire, mais belle…

« Et ce jour-là, assis sur toute cette dynamite, il m’en a fait cadeau. Parce que j’étais son meilleur ami…

« J’en ai fait, des conneries. On me mettrait la tête en bas que rien ne sortirait de mes poches, même ma trompette, je l’ai vendue, j’ai tout vendu, quoi, mais cette histoire-là…

« Non, cette histoire-là je ne l’ai pas perdue, elle est toujours là, limpide et inexplicable, comme seule la musique pouvait l’être quand elle était jouée au beau milieu de l’océan, par le piano magique de Danny Boodmann T. D. Lemon Novecento. »

 

Trompettiste, Tim Tooney pourrait être un clown triste, un prestidigitateur, un conteur des campagnes, ou des rues.

Il a traversé maintes fois l’Atlantique et a connu la guerre. Pas une fois, il n’oublia que « tu n’es pas vraiment fichu tant qu’il te reste une bonne histoire et quelqu’un à qui la raconter ».

Sans autre attribut que cette histoire, Tim Tooney se présente et raconte.

Et, en racontant, s’efface.

Il est le nom sur lequel s’ancre l’histoire, l’âme dans laquelle s’est fondé le souvenir…

 

• Les membres de l’équipage…

– Fabienne Augié

La comédienne

Formée à l’université Paul-Valéry par Jacques Bioulès à Montpellier, au conservatoire de Montpellier, ainsi qu’à l’espace Acteur à Paris voici près de vingt ans, Fabienne Augié a joué C. Viallat, S. Zaborowski, N. Renaude, M. Maeterlink, D. Keene, E. Bond, E. Durif, N. Decrette, Molière, Aristophane, R. de Obaldia, R. Ivsic, J. Racine, J. Steinbeck… sous la direction de J. Bioulès, C. Landy, D. Ayala, G. Shelley, D. Lanoy, T. Piffault et bien d’autres…

 

Elle est également metteuse en scène, et dirige de nombreux danseurs (Sans glotte, le Porteur d’enclume, Tichelbè, Passants-Passantes, Lysistrata…).

Novecento : pianiste, d’Alessandro Baricco est un texte qui lui tient à cœur depuis plusieurs années.

C’est elle qui provoqua la rencontre de tous les membres de l’équipage afin de servir son projet de le jouer.

 

– Astrid Cathala

La mise en scène

Avant de se confronter à la mise en scène, Astrid Cathala a joué de nombreux auteurs sous la direction de L. Dant, J. Bioulès, C. Thibaut, D. Ayala, F. Ferrer, M.-P. Bésanger, V. Léandri, J. Dragutin, M. Charruyer, M. Merlo, A. Spinelli, J. M. Bourg…

 

Le Sas de M. Azama a fait l’objet de sa première mise en scène et se joua à Malakoff, Gentilly, Paris ainsi qu’à Montpellier, au Théâtre du Hangar.

Elle fut l’assistante de G. Hasson pour la Fille que j’aime et a mis en scène et en espace de nombreux textes dans le cadre de trois années d’intervention à la scène nationale d’Évreux.

Elle prépare la création d’Une blessure trop près du soleil de Julie Ménard.

Elle est également directrice de la collection de théâtre « L’œil du souffleur », au sein des éditions L’Archange Minotaure.

Novecento : pianiste d’Alessandro Baricco lui permet pour la seconde fois de poursuivre ses recherches autour du monologue et de l’espace vide.

 

• L’auteur

Toutes les musiques du monde

Novecento : pianiste

Par Françoise Brun

« Au printemps de 1991, dans le ciel de l’édition italienne, apparaissait une planète nommée Baricco. Quelques-uns, peut-être, connaissaient déjà ce nom pour avoir lu trois ans plus tôt Il Genio in fuga (le Génie en fuite), brillant essai sur la musique de Rossini, ou des articles de musicologie ici et là dans la presse.

« Mais Castelli di rabbia, premier roman de ce critique musical, qui avait alors trente-trois ans (paru en français chez Albin Michel sous le titre Châteaux de la colère, prix Médicis étranger 1995), ne ressemblait à rien de ce qui se publiait alors.

« Dans le panorama littéraire italien, occupé par le témoignage personnel ou la revisitation d’un passé local, se ressentaient encore les effets d’une glaciation survenue dans les années soixante-dix : la nouvelle génération d’écrivains ne croyait plus au roman, et bien rares étaient ceux et celles qui écrivaient pour le simple plaisir de raconter des histoires.

« Et ces Châteaux de la colère, roman foisonnant, à la fois baroque et tonique, petite galaxie d’histoires de personnages farfelus et attachants dont chacun laissait derrière lui un sillage lumineux, rencontra très vite le succès, d’abord critique, puis public.

« Ce sont les jeunes générations, en particulier, qui allaient faire de Baricco, notamment après la sortie en 1993 de son second roman, Oceano mare (à paraître chez Albin Michel) un de leurs auteurs cultes.

« Lorsque, en 1993, la télévision italienne lui demanda d’animer une émission littéraire, “Pickwick”, l’image de Baricco devint familière à toute l’Italie : chacun des livres dont il était question ces soirs-là, qu’il s’agisse de l’Attrape-cœurs de Salinger, des monuments de la littérature mondiale ou d’un roman tout juste paru, était dès le lendemain acheté par des milliers de lecteurs pressés de retrouver entre leurs pages la magie que Baricco leur avait fait entrevoir.

« Pour la parution de son troisième roman (dont la traduction française, Soie, a été publiée en janvier 1997 chez Albin Michel), Baricco qui, après l’arrivée de Berlusconi, avait décidé de mettre un terme à son travail télévisuel, choisit un mode de présentation inédit, celui de la lecture publique.

« Dans un théâtre de Rome, au milieu d’un décor composé d’une chaise et d’une carafe d’eau, une jeune comédienne lut dans son intégralité ce court roman (une centaine de pages d’une écriture simple et savante, aussi fine et précise que la facture d’un bijou).

« Pris sous le charme du texte, le public, composé en grande partie de jeunes, mais aussi de quelques écrivains et quelques critiques, réserva un accueil chaleureux au livre et l’on se bouscula devant l’entrée des artistes pour rencontrer l’auteur.

« Mais celui-ci, insouciant, était déjà parti, vêtu de son éternel jean, son sac à dos jeté sur l’épaule.

« Qu’on ne s’y méprenne pas : si Baricco est en Italie une star, s’il y a autour de lui une légende, à l’égal des chanteurs de rock dont l’aura fascine les “groupies”, il est d’abord et avant tout un écrivain, un de ceux qui compteront dans les décennies à venir.

« Sa richesse d’écriture, son talent multiforme peuvent évoquer les explorations stylistiques d’un Gadda ; son sens du burlesque, la finesse et la délicatesse de son humour, joints à une profonde tendresse pour tous ses personnages, le rendent frère d’un Italo Calvino.

« Mais ce qui n’appartient qu’à lui, c’est l’étonnant mariage entre la jubilation de l’écriture, la joie d’être au monde et de le chanter, et le sentiment prégnant d’une fatalité, d’un destin.

« Un destin qui, par quelque signe invisible, a écrit d’avance chacune de nos vies, et qui fera feu de tout bois pour s’accomplir.

« Un certain “désespoir” traverse peut-être, vif et léger, les livres de Baricco. Mais c’est que la vie humaine est finie, délimitée, quand le monde, lui, est immense, infini, merveilleux et terrible.

« Et de cette multiplicité infinie du monde, aucun texte jamais, aucune musique, ne pourra rendre compte. »

© Mille et une nuits, tous droits réservés, 1998

 

Recueilli par

Vincent Cambier

www.lestroiscoups.com


Novecento : pianiste, d’Alessandro Baricco

Au Théâtre du Hangar à Montpellier

Du 3 au 21 octobre 2006

Théâtre du Hangar • 3, rue Nozeran • 34000 Montpellier

04 67 41 32 71

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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