Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 juillet 1992 4 30 /07 /juillet /1992 16:00

And Teddy came back…

 

Je connaissais un peu Harold Pinter à travers les films de Joseph Losey, et notamment « The Servant » où le valet finit par « posséder » totalement le maître.

 

theatre2-reduit.jpg

 

Dans le Retour, on fait connaissance avec une famille apparemment banale, qui pourrait être la vôtre, la mienne. Il y a Max, veuf, ancien boucher, patriarche tonitruant, matois et, en même temps, sur le déclin ; Sam, son frère, chauffeur de maître, qui a toujours vécu là et qui était sans doute secrètement amoureux de sa belle-sœur défunte ; puis les fils de Max : Lenny, méprisant, borné, rusé, égoïste et plus complexe qu’il n’y paraît ; Joey enfin, qui semble avoir été créé « physiquement » pour Diden Berramdane, qui veut devenir un grand boxeur, qui s’entraîne tous les jours, qui ressemble comme un frère au Lenny de Des souris et des hommes : grand corps, grosses mains, gros cœur aussi. Le personnage le plus vulnérable, donc.


Et, alors que cette famille, ma foi, vivait plutôt tranquillement, le retour de l’aîné, Teddy, va précipiter, au sens chimique, le désordre. D’autant plus qu’il amène avec lui sa femme, Ruth, qui sera la grande perturbatrice. Petit à petit, la faille que nous avions pressentie va devenir un gouffre terrifiant. Les apparences paisibles, les sentiments refoulés, les rancœurs rancies, les petites haines recuites vont exploser. Et les éclats nous blessent, bien sûr.


Une habileté diabolique

L’écriture de Pinter est magnifique d’habileté diabolique. Les cinq personnages restent constamment ambigus (comme dans la vie), et pourtant l’auteur nous amène par glissements progressifs vers la vérité des êtres, celle que nous refusons de voir, autruches que nous sommes. Avec des mots simples, le dramaturge a bâti là une tragédie classique des temps modernes. Nous ne sommes pas loin des Atrides, mais ici ce sont des Atrides à la petite semaine. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne rit pas. Mais on rit jaune, on rit noir.


À la fin du drame qui s’est joué devant nous, l’ambiguïté demeure, notamment à propos de Ruth. Est-elle une allumeuse, une prostituée ou une redoutable femme d’affaires ? Et si tout cela n’était qu’un coup monté par Teddy et Ruth ? Voire une vengeance savamment orchestrée par l’aîné à l’encontre de sa famille, sa femme étant complice ou jouant le rôle de l’appât inconscient ?


Pour adapter une formule d’Alain Robbe-Grillet à mon propos, je dirai que Pinter « ne propose pas d’explication toute faite », et c’est pourquoi son œuvre est moderne.


La mise en scène de Claude Lesko est fluide, intelligente, discrète, efficace, et sa direction d’acteurs rend la troupe homogène. Abbes Faraoun est extraordinaire de truculence, de roublardise et hallucinant de mauvaise foi. Dominique Ferrier campe avec talent un Lenny buté, sournois et sûrement dangereux. Claude Lesko nous révèle un Teddy volontairement falot par son jeu retenu, tout en finesse. Ghaouti Faraoun nous fait habilement comprendre que Sam est un être secret, attachant. Diden Berramdane – qui a peut-être le rôle le plus difficile, celui d’un idiot, d’un « innocent », d’un géant au cœur d’enfant –, nous force à aimer Joey par sa propre démesure, et provoque la plupart de nos rires, tout en incarnant un personnage tragique. Marie-Christine Adam, enfin. Elle fait exister Ruth par un jeu intérieur intense et d’une incroyable économie de moyens. Elle est comme une évidence. J’appelle ça la grâce.


J’exagère, je dithyrambe ? Peut-être. Et alors ? L’enthousiasme, précisément, berzingue à tout va, valdingue le chipotage, le comptaillage, le « du bout des dents », le « oui, mais… ». Et ceux à qui ça ne plaît pas ont toujours la ressource de resserrer le cul et de pisser froid. Mais je leur interdis d’obliger les autres à être petits comme eux.


N’oublions pas que, étymologiquement, l’enthousiasme, c’est « le divin qui est en nous ». 


Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Retour, de Harold Pinter

Mise en scène : Claude Lesko

Avec : Claude Lesko, Marie-Christine Adam, Dominique Ferrier, Diden Berramdane, Abbes Faraoun et Ghaouti Faraoun

Espace La Luna • 1, rue Séverine • Avignon

Du 10 juillet au 3 août à 22 h 15

Durée : deux heures

80 F et 55 F

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher