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5 juillet 1995 3 05 /07 /juillet /1995 16:32

Mortelle partie

 

Évidemment, on peut être méfiant. Beckett n’a pas précisément la réputation d’être un auteur facile et on a peur de s’ennuyer. Il n’en est rien. La preuve suprême en a été administrée ce jour par un enfant de huit ans. Moment magique.

 

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Quatre personnages ou plutôt deux couples : Clov et Hamm et les parents de ce dernier, Nagg et Nell. Tout le monde subit la loi de Hamm, aveugle et paralytique. Notamment Clov qui lui sert de souffre-douleur, d’esclave et avec qui va se jouer la partie essentielle. Une partie mortelle, pareille à une partie d’échecs dont l’enjeu serait la vie.


Chaque jour, la même histoire se renouvelle : Hamm croit inventer un roman quand il ne produit que deux ou trois phrases d’une effrayante banalité : « Ça avance, ça avance ! » C’est un homme qui ne semble exister qu’en humiliant les autres et en exigeant une réponse à ses questions, toujours les mêmes et toujours stupides. Il essaie de voir jusqu’où il peut aller. « Pourquoi ne me tues-tu pas ? » dit-il à Clov. Hamm n’est rassuré, comme tous les dictateurs, que si « rien ne bouge » et n’est content que si « tout est mortibus » ! Il exulte quand « tout l’univers pue le cadavre » ! Toute cette hargne, toute cette haine ne révèlent qu’un incommensurable désir d’être aimé. Comme nous tous, frères.


Pauvres Nell et Nagg, vivant dans des poubelles, réprimandés – ou pire : ignorés – par leur fils et qui ne reçoivent, au mieux, qu’un biscuit pour tout morceau d’amour.


Pauvre Clov qui ne semble servir qu’à donner la réplique à son maître, qui pleure de voir « sa lumière qui meurt », qui rêve d’un monde « où chaque chose serait à sa place dernière ». Il s’exténue à se demander obstinément pourquoi il continue d’obéir à son bourreau.


Le génie de Beckett est de réussir à nous faire rire et réfléchir à partir de notre ennui de vivre. Il accule la réalité dans ses derniers retranchements et la force à cracher son essence. C’est drôle et terrifiant comme la vie.


Tout ceci est rendu parfaitement lisible par la mise en scène, les décors, les costumes, les lumières et le son imaginés par l’incroyable Diden Berramdane.


Alors que l’homme est connu pour sa démesure, il nous régale ici d’une grandiose simplicité. Que l’on retrouve dans son interprétation bouleversante de Clov. Georges Béjean est un Hamm de classe, odieux, pitoyable et attendrissant. Hélène Né (Nell) est impressionnante de féminité et de douceur. Michel Calonne, enfin, incarne Nagg avec finesse et compassion. 


Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Fin de partie, de Samuel Beckett

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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