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30 juillet 1995 7 30 /07 /juillet /1995 16:02

Amour à mort

 

La nuit, un bar. Le cafetier, italien, s’apprête à fermer. Un dernier client insiste pour entrer. Le patron cède. Le consommateur, brisé, au plus profond du puits de la solitude et du désespoir, hésite à raconter son histoire. Son cœur lui ordonne de déborder. Les digues vont sauter…

 

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Stefan Zweig (1881-1942) a écrit Amok en 1922, sans doute inspiré par un voyage en Asie, en 1908-1909. L’histoire d’une passion amoureuse impossible qui va amener un médecin jusqu’au bout de l’avilissement. L’auteur ne nous épargne rien des bassesses humaines. Il fouille dans la viande, avec un scalpel. Et ce qu’il extirpe des replis de l’âme humaine n’est pas très joli joli. La partie sadomasochiste qui se joue entre le disciple d’Hippocrate, pauvre et marginal, et la jolie dame riche est peut-être mortelle. En tout cas, elle se joue avec le désir, l’amour, l’indifférence, le mépris, le désespoir… qui peuvent devenir des armes blanches.


La mise en scène de Régis Gayrard, cet homme à la voix transfigurée, est une des plus belles et des plus intelligentes que l’on ait vues dans ce Festival 1995. À la question de l’adaptation de Stefan Zweig au théâtre : « comment être infidèle sans tromper ? », Régis Gayrard répond de la plus belle manière. Il reprend à son compte la plus jolie théorie qui soit : l’adaptation est comme une robe pour une femme : elle doit la « trahir » !


Les lumières de Pierre Nègre sont lumineuses et sculptent l’espace avec précision. Le décor de Marc Peyret est réduit à sa plus simple nécessité, sans fioritures superfétatoires. Il nous restitue ainsi la pureté des mots qui nous étouffent. La Malaisie nous colle à la peau, et on sent bien qu’il faudrait peu de chose pour que tout éclate.


Victor Mazzilli, dans le rôle le plus ingrat, compose un patron de bar d’une extraordinaire humanité. « Absent » très présent, il nous fait aimer ce témoin si attentif, si compatissant. Il faut une très grande générosité et une très grande humilité pour incarner ce personnage-là.


Jean-Marc Galéra, par peur de tomber dans le « mélo », interprète avec beaucoup de retenue le médecin fou d’amour. Trop de retenue à notre goût. Il ne faut pas oublier que c’est un personnage au-delà de la pudeur, des conventions sociales, de la honte, qui a « désappris à rougir ». Mais il vaut sans doute mieux pécher par défaut que par excès.


Raïna Paris enfin, arrogante, aérienne, mystérieuse, belle, blessée, étrangère (à elle-même ?), pleine de morgue, à la fois diaphane et figée dans son idée fixe, nous émeut beaucoup avec son martyre final et sa volonté implacable et dérisoire.


En d’autres termes, la compagnie du Loup et la compagnie du Tigre ont produit là un spectacle qu’il faut aller voir. 


Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Amok, de Stefan Zweig

Théâtre du Bourg-Neuf 5 bis, rue du Bourg-Neuf • Avignon

À 15 heures

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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