Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 octobre 2009 3 07 /10 /octobre /2009 22:23

Talent et irrévérence


Par Claire Stavaux

Les Trois Coups.com


David Bösch s’attelle décidemment aux grands textes… Déjà invité à la saison dernière dans le cadre du Festival de Rhénanie du Nord-Westphalie à la M.C.93, ce jeune metteur en scène avait présenté « Woyzeck » de Büchner. Un spectacle à la beauté décalée, grinçante et glacée. Il revient cette année avec une comédie de Shakespeare, « la Nuit des rois », magistralement orchestrée, où grâce poétique et parodie frayent avec impertinence.

Être moderne, résolument moderne, tel est le style affirmé du jeune metteur en scène allemand. Battant en brèche les hommages serviles, il orchestre une mise en scène aux accents décadents, avec talent et irrévérence. Dès la première scène, le ton est donné. La jeune Viola fait naufrage pour s’être noyée dans un verre d’eau (!), et gagne à la nage le rivage de l’Illyrie. Ainsi, David Bösch affiche d’emblée le caractère ludique et subversif de sa démarche. Sur l’île, la jeune naufragée se déguise aussitôt en homme et, travestie en Octavio, elle entre au service du duc, dont elle s’éprend aussitôt. Mais celui-ci n’a d’yeux que pour la belle comtesse Olivia. Viola-Octavio est chargée d’intercéder en faveur du duc auprès d’Olivia, qui, de son côté, s’entiche du jeune page. Le triangle amoureux est parfait.

Pas de cadre idyllique du côté de la scénographie. L’île comme les cœurs est dévastée. En guise de trône, un canapé en cuir usé siège au milieu de la scène, entouré d’objets çà et là, qui font désordre. Un coin de scène est occupé par Karsten Riedel à la guitare et au synthétiseur. L’autre figure le cabinet du duc Orsino, tapissé de photos de la belle comtesse Olivia. La grande bâche en plastique dressée à l’arrière-plan rappelle sans cesse le naufrage initial et les revers de fortune. Par un large trou éclairé dans la bâche, le bouffon entre, ou alors il s’y juche, pour observer et commenter la mascarade, en position de vieux sage ou de triste Pierrot désabusé.

« la Nuit des rois » | © Arno Declair

L’accent est ainsi mis sur le travestissement, et la confusion des sexes se mêle à celle des sentiments. Tous se retrouvent dupes de faux-semblants et d’eux-mêmes. Des éléments empruntés à l’histoire musicale et culturelle anglo-saxonne sont repris et détournés, et participent à la création d’un univers rock décadent, non exempt d’une certaine androgynie. La musique s’impose à de nombreuses reprises et s’intègre parfaitement à la pièce sans en faire une comédie musicale.

Sous la direction de Bösch, une certaine langueur s’est emparée du royaume d’Illyrie, langueur qui sied bien aux ducs et comtesses, frappés d’ennui et malades d’un amour non partagé. Le bouffon est lui aussi frappé d’une sorte de tristesse contemplative, mi-sage mi-ermite, avec ses longs cheveux blancs lissés. Et pour comble, il ne fait plus rire, même pas à ses dépends, mais nous fait plutôt rêver. L’interprétation de Jürgen Hartmann réussit à rendre compte de toutes les facettes du personnage, avec finesse et profondeur.

Mais la palme revient sans aucun doute à Therese Dörr : elle campe une comtesse languissante, à l’élégante morbidité, en vieille robe noire à corset et chaussures argentées de drag queen. Un mélange d’époques et de styles où le mauvais goût est pour le moins savoureux. J’ai aimé son jeu, ses sautes d’humeur, ses gestes de folle, qui évoquent d’autres héroïnes shakespeariennes. Fritz Fenne en duc Orsino se fond lui aussi avec délice dans la peau d’une rock star dégingandée et erre sur scène avec des airs de hippie tendance Woodstock. Citons également l’excellent Roland Riebeling, qui joue un Malvolio absolument délicieux, un fanfaron plein de flagornerie et de bassesse. Sa métamorphose en bouffon transi d’amour pour sa maîtresse est hilarante. Malgré un léger bémol concernant Sarah Viktoria Frick (peu crédible et mal à l’aise en garçon malgré des poses masculines exagérées), Bösch sait s’entourer d’acteurs talentueux et créer un univers esthétique bien à lui. Espérons que Patrick Sommier nous fera découvrir d’autres spectacles de ce metteur en scène… En attendant, je vous invite à voir (ou revoir) son Woyzeck de l’année passée qui sera repris les 6 et 7 février 2010 à la M.C.93. 

Claire Stavaux


La Nuit des rois (Was ihr wollt), de William Shakespeare

Traduction : Jean-Michel Desprats

Production Schauspiel Essen

Festival de la Rhénanie du Nord-Westphalie saison 2009-2010

Avec le soutien du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie

Mise en scène : David Bösch

Avec : Therese Dörr, Fritz Fenne, Sarah Viktoria Frick, Jürgen Hartmann, Lukas Graser, Holger Kunkel, Raiko Küster, Nicola Mastroberardino, Kristina Peters et Roland Riebeling

Scénographie : Patricia Talacko, Dirk Thiele

Dramaturgie : Thomas Laue

Costumes : Meentje Nielsen

Musique : Karsten Riedel

Lumières : Michael Hälker

Assistante à la mise en scène : Carola Bühn

Spectacle en allemand surtitré

M.C.93 • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Réservations : 01 41 60 72 72

www.mc93.com

Métro : ligne 5, Bobigny - Pablo-Picasso

Le 3 octobre 2009 à 21 heures

Durée : 2 h 45 avec entracte

Représentations supplémentaires de Woyzeck de Georg Büchner les 6 et 7 février 2010 dans le cadre du festival Le Standard idéal

25 € | 17 € | 12 € | 9 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher