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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Pièce de viande sans saveur
« Découenné(e)s », présenté ces jours-ci par la Compagnie Les Moteurs multiples au théâtre L’Élysée, fait partie de ces rares spectacles dont le sujet appelle et interroge une obscure part de moi-même : mon rapport aux aliments. En effet, en ma qualité de végétarienne, il était de la plus haute nécessité d’assister à cet « opéra charcutier » pour y comprendre peut-être enfin l’univers troublant de la viande.
À l’arrivée dans la salle, c’est un décor imposant que l’on découvre, peu conforme aux habitudes du lieu : un long plan de travail, qui fait instantanément penser à cet espace séparé par des vitres que l’on rencontre bien souvent à l’arrière-plan d’un rayon de charcuterie. Avec un détail notable : un écran plat incrusté dans la partie verticale du plan de travail. Il y a également une immense barre de néons chauffants, exterminateur massif de mouches, qui renforce la froideur un peu austère et réaliste de ce qui s’apparente par moments à un laboratoire. Et c’est à l’image de son dispositif scénique, que Découenné(e)s nous apparaît sous la forme d’un spectacle multiple, voire total, qui revêt l’apparence d’un bureau de conférence, d’un plan de travail de charcutier, d’une table de mixage ou d’une salle de projection…
Sur scène, quatre protagonistes : le charcutier ; Pamela Sturm, ethnographe ; Renée, son assistante ; le musicien. Le rythme imposé au début de la scène surprend, distrait le spectateur par son originalité et sa fraîcheur dans le traitement du sujet, tandis que des odeurs de chair à saucisse envahissent la pièce. L’objet d’étude de Pamela Sturm est ici le monde charcutier, trop souvent à la mauvaise réputation, mal perçu, injustement jugé. Le traitement est celui d’une conférence quasi scientifique, ethnographique dirons-nous, qui renseigne sur les différents « actants » de la chaîne alimentaire. Le tout est agrémenté de schémas vidéo pour illustrer le propos, de témoignages en voix off, voire d’interrogations philosophiques sur l’essence véritable de la saucisse. Le ton est celui d’un documentaire décalé rappelant le célèbre court-métrage brésilien l’Île aux fleurs de Jorge Furtado dans l’emploi des schémas.
Découenné(e)s permet ainsi de faire la découverte presque poétique d’aspects insoupçonnés du monde charcutier avec, par exemple, un traitement du sujet chargé de connotations sexuelles à travers les tenues de charcutières sexy et les poses aguicheuses des deux comédiennes. La pièce surprend aussi quand elle évoque le procédé même de fabrication de saucisses, qui renvoie à la masturbation, ou encore par son traitement symbolique du couteau de charcutier. Hélas, le rythme tombe rapidement et se perd dans de nombreuses digressions ou mises en parallèle de la violence d’un dépeçage de viande avec celle du monde du travail. Cette violence évoquée, suggérée, décrite, ultra-théorisée, perd en force, en évidence, et le lien entre les différents thèmes et traitements semble ténu, voire inexistant. L’ensemble donne parfois le sentiment d’être perdu dans une succession d’états d’âme (ceux de Pamela Sturm, du charcutier…) déroulant divers fils conducteurs sans lien manifeste. Les plages musicales et chantées amusent ou ennuient, renforçant la sensation d’étirement de rythme. Et le décor ne suffit pas à remplacer la violence du « faire », qui se résume ici en grand découpage de la tête de cochon, où là encore l’aspect viscéral ne semble pas être suffisamment mis en avant.
Ainsi, de Découenné(e)s, on retient finalement le décor réaliste, la musique créée à partir de bruits d’outils de découpe, la prestation des comédiens, la fabrication des saucisses, le découpage de la tête de cochon, mais hélas, peu du propos ! Comme s’il s’agissait d’une grosse pièce de viande dont l’odeur appétissante serait là pour masquer le manque de goût. ¶
Élise Ternat
Les Trois Coups
Découenné(e)s, Le cochon est un homme comme les autres, de Lise Ardaillon et Sylvain Milliot
Cie Les Moteurs multiples • 4, rue de la Pointe-Percée • 74000 Annecy
04 50 45 42 81 ou 06 79 33 28 51
cielesmoteursmultiples@gmail.com
Mise en scène : Lise Ardaillon
Avec : Karen Fichelson, Lise Ardaillon, Christophe Vincent, Jean-Claude Dreyfus (voix off)
Musique : Sylvain Milliot
Scénographie : Mathieu Bouvier
Construction : André-Jacques Alamercery
Images : Isabelle Griot
Lumière : Pierre Marchand
L’Élysée • 14, rue Basse-Combalot • 69007 Lyon
Métro et tram : Guillotière
Réservations : 04 78 58 88 25
Les 30 septembre 2009, 1, 2 et 3 octobre 2009 à 19 h 30
Durée :1 heure
12 € | 10 €
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