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1 octobre 2009 4 01 /10 /octobre /2009 22:29

Diabolique Gergiev


Par Praskova Praskovaa

Les Trois Coups.com


Vingt-deux degrés, une couleur automnale chatoyante, un déjeuner en terrasse… C’est un temps qui ne donne pas très envie d’aller s’enfermer dans une salle de concert en milieu d’après-midi. En effet, le programme qui attend le London Symphony Orchestra et son chef principal, Valéry Gergiev, n’est pas de tout repos. Le prodigieux maestro, qui cumule actuellement les fonctions de directeur artistique et général du Théâtre Mariinsky, est également fondateur et directeur de nombreux festivals. Il tourne à plus de 220 prestations par an, une vie infernale qui ne paraît pas entamer son énergie, ses convictions musicales et son immense talent de chef. C’est donc le concert dont je rêve !

Pleyel. Depuis sa rénovation en 2006, cet endroit est devenu un espace culturel de grande modernité avec une zone de jeu totalement reconfigurée et automatisée pouvant recevoir tous les types de formations. Cet auditorium mythique est pourvu de 1 913 sièges, d’une excellente visibilité et d’un confort certain, et peut accueillir aussi du public en arrière-scène. En outre, l’ensemble offre une esthétique et une acoustique exceptionnelles attirant, depuis sa réouverture, les plus grands : chefs, orchestres internationaux et solistes divers. Peu à peu, ce lieu de culture incontournable s’est offert une place de leader dans le paysage musical français et international.

Seize heures. La salle est pratiquement pleine, un public d’habitués s’y presse. La programmation semble drainer des jeunes, fait assez rare, et pas mal de connaisseurs. L’installation de l’orchestre, légère et ordonnée, n’occasionne aucune agitation perceptible de ces Anglais-ci, « so British » ! Même l’accord du la ne dégénère pas en cacophonie dévastatrice. Tout est calme avant, surnaturel quand « Il » paraît !

Valéry Gergiev | © Fred Toulet

La direction de Gergiev est une véritable prouesse

La Mer « de » Gergiev. Les contrastes de nature et de culture sont féconds, mais Debussy aurait-il aimé cette version-là ? Sur le plan technique, la direction de Gergiev est une véritable prouesse. Dans une interprétation parfaite, il semble surpasser son maître Karajan, tout en renouvelant l’esthétique auditive de l’œuvre. L’ouvrage qu’il dirige est l’un des plus difficiles de par sa structure éparse faite de touches successives et de ces éclats vibratoires comparables à un miroir brisé. Sa structure harmonique, ses échelles sonores multiples, ses gammes par ton sont la signature du formant auditif du compositeur et de son originalité. Mais Debussy maîtrise avant tout une écriture au fluide continu et aux rythmes colorés. Ces derniers allient les jeux de timbre les plus subtils à la sollicitation sans répit des vents et des percussions qui se fondent en une palette orchestrale infinie et générent cette couleur miroitante propre à l’œuvre impressionniste.

Gergiev signe ici sa version. L’invitation au voyage débute par un long silence incantatoire, d’où émerge le bruissement sourd et fluide de l’onde. Le chef ossète se concentre sur le frémissement interne de cette mer intérieure qui l’habite. Il ne nous livre pas les trois esquisses dans une simple forme visuelle évocatrice, mais dans un enchaînement médiumnique quasi continu, en une seule humeur musicale. Il inonde l’orchestre de son état d’âme du bout des doigts en pianotant dans l’espace. Cette gestuelle vibratoire, qui gronde du fond de ses entrailles, est ancrée dans une respiration profonde et tellurique, anime l’ensemble telle une onde marine. La présence du soliste invité, Anton Barakhovsky, premier violon, est immédiatement perceptible par sa sonorité legato extrêmement dense. Par ailleurs, la fusion sombre des bois donne au caractère de cette interprétation un sentiment différent de la conception habituelle de l’œuvre, conforme à la tradition française, qui en est son contraire. Sans baguette, ce qui semblerait être une gageure pour diriger Debussy, Gergiev est déroutant, génial. Il modèle sa pâte orchestrale comme de l’écume, grisante dans sa légèreté et limpide dans l’exécution de son foisonnement. Il pousse ainsi son inspiration souterraine jusqu’à l’exaltation de son moi intérieur, la vague triomphante de son esprit. Il y entraîne le London Symphony Orchestra, qui le suit jusque dans la jubilation. Le public est tétanisé.

Symphonie grandiose et brutale

Après le raffinement et la sensualité extrême de Debussy, peut-on trouver programme plus dissemblable que l’ajout de cette Symphonie nº 8 de Chostakovitch, grandiose et brutale. Peu importe à Valéry Gergiev, qui se plonge corps et âme dans la seconde partie du concert, en ménageant tout de même ses effets. Dite « Stalingrad », cette symphonie est la favorite du compositeur. Elle a été composée pendant les années de guerre à Moscou, et se décompose en cinq mouvements.

Ce long opus musical au parfum tragique déchirant est illuminé par la perfection de sa réalisation et le rendu éclatant de l’opacité de son harmonie. Dès les premières mesures de l’adagio, le maître russe instaure par un legato de cordes lancinant, pesant et ininterrompu, le chromatisme ascendant étouffant de la douleur. Il impose aussitôt cette atmosphère de désolation à partir de la cellule musicale initiale, faite de noires pointées traînantes qui traversent l’œuvre de bout en bout. Rompu à ce répertoire où il demeure l’une des figures de références stylistiques, il atteint progressivement une forme de sauvagerie extrême dans sa direction. La violence ultime des sons, la brusquerie des attaques et du martèlement des timbales, la stridence des cuivres, l’agressivité sous-jacente du piccolo et la sonorité renversante des bois atteignent une forme de paroxysme insoutenable. Laissant ainsi aux différents « tutti » du London Symphony Orchestra le loisir de se montrer dans toute leur puissance technique. On regrettera seulement l’effacement des cordes graves et le léger retrait du quatuor, moins bien dessiné dans ce maelström. Ce qui sonne pompeux chez certains devient glorieux, épique et poétique chez Valéry Gergiev. Interminables, les dernières mesures hypnotiques, implacables s’achèveront dans une douceur dolente et expireront dans un long silence magnétique. De bout en bout, ce diable de Gergiev aura déployé un sortilège en galvanisant son public et son orchestre au cœur de son aura charismatique. 

Praskova Praskovaa


La Mer, trois esquisses symphoniques, de Claude Debussy

I. De l’aube à midi sur la mer

II. Jeux de vagues

III. Dialogue du vent et de la mer

Symphonie nº 8, de Dmitri Chostakovitch

I. Adagio - Allegro non troppo

II. Alegretto

III. Allegro non troppo

IV. Largo

V. Alegretto

London Symphony Orchestra

Valéry Gergiev, direction

Salle Pleyel • 252, rue du Faubourg-Saint-Honoré • 75008 Paris

Renseignements-réservations : 01 42 56 13 13

http://www.sallepleyel.fr/

Dimanche 27 septembre 2009 à 16 heures

Concert enregistré par France Musique

Photos : © Fred Toulet

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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