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1 octobre 2009 4 01 /10 /octobre /2009 18:24

« De la dynamite en activité »


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


Après avoir interprété le personnage d’Œdipe dans la dernière pièce de Joël Jouanneau à Avignon, Jacques Bonnaffé retrouve sa posture d’orateur fantaisiste dans « l’Oral et Hardi », un one-man-show poétique, musclé et jubilatoire, qui tourne avec un succès non démenti depuis deux ans. Il faut dire que le spectacle, composé à partir d’un tressage de textes du poète belge Verheggen, occupe un territoire scénique inédit.

Certaines affinités électives lient Jacques Bonnaffé à Jean-Pierre Verheggen. Une même passion pour la chair des mots et l’humour. Un art cultivé de l’indiscipline. « Une forme d’esprit donnant écho à la maladresse, aux dérapages et à l’invention ordinaire », confie Bonnaffé. L’Oral et Hardi expose précisément le parcours du comédien ch’ti dans l’œuvre du poète belge, son incorporation de textes extraits de Logorrha-bouffe, Artaud Rimbur, Entre saint Antoine et San Antoniou, Portrait de l’artiste en castafiore catastrophique, ou encore Vive le Poézi.

L’acteur n’incarne aucun personnage mais plusieurs je, qui s’enivrent de leur discours. Des voix en somme. Ou des pistes stéréo. Déclarations politiques, communiqués médiatiques, avis d’expert, proverbes du patois picard, harangues populaires, commentaires sportifs, citations latines, chansons des rappeurs et slameurs au « style pompier » ou discours poétiques truffés de conventions : tout est parodié par ces grands « détourneurs » que sont Verheggen et Bonnaffé. Le but affiché étant d’obliger le public à écouter la langue, à entendre sa poésie.

Les textes de Jean-Pierre Verheggen s’inscrivent dans une longue tradition de poésie irrationnelle : depuis le fatras et les fatrasies, en passant par les soties, coq-à-l’âne, galimatias, baguenaudes, jusqu’aux amphigouris du xviiie siècle. Ils se réfèrent souvent au quotidien et mêlent sublime et grotesque. Ils usent du calembour, de l’accumulation, des rapprochements fortuits, des télescopages et du procédé de la verbigération (« production d’un texte dépourvu de sens général, quoique les syntagmes, pris isolément, soient le plus souvent intelligibles et paraissent normalement agencés », dixit le Gradus).

Souvent le sens bifurque. Le signifiant rêve. Mais cette poésie est loin d’être insensée. Elle exprime une rage contre le langage, ce langage des autres imposé dès leur plus jeune âge à « tous [ces] enfants qui sortent du ventre des femmes / humides, malmenés, avec déjà un désir fou de s’exprimer », écrit Michaux (un autre poète belge qu’affectionne Bonnaffé). Cette poésie, pleine de bruits, de mouvements, de sonorités, de jeux de mots, est en adéquation avec un inconscient corporel, une pensée cachée. Elle dit l’élan de la pensée pulsionnelle, non verbalisée, non arrêtée. L’élan de la vie.

Jacques Bonnaffé donne corps à cette poésie avec une intelligence infinie. Pour commencer, le metteur en scène et comédien, en costume Agnès B et souliers vernis, donne le ton en citant cette phrase extraite des célèbres « comices agricoles » de Flaubert dans Madame Bovary : « Qu’il me soit permis, avant de prendre la parole, de vous dire ces quelques mots ». Ensuite, et à un rythme endiablé, il se met à jongler avec les phrases toutes faites d’un politicien qui pratique le « story telling », avec les tics de langage d’un hyper-manager, avec la « langue du cul qui éructe » d’Artaud, avant de s’exténuer dans une pure fantaisie verbale et d’avouer pour finir à son public : « Je vous aime » ! Tout son corps exprime les joies du « dévalement » de la langue, son débordement, sa course et son élan. La fluidité de ses déplacements dans l’espace a autant à voir avec la plastique qu’avec le théâtre. Sa performance, prodigieuse, est d’ailleurs soulignée par une économie de moyens : ce sont surtout les discours des différents orateurs qui définissent le décor et l’espace de jeu. Non seulement Bonnaffé parvient à se mettre au service d’une langue en folie, mais il y ajoute ce qu’il nomme sa « rhétorique actualisée ». Ses commentaires plus ou moins improvisés sur le spectacle en train de se faire (« Je ne sais plus ce que je dis », « Comment combler le vide ? Avec de la musique ? De la vidéo ?) suscitent un rire de décalage et opèrent une sorte de distanciation critique.

L’Oral et Hardi parvient ainsi à faire rire (sans méchanceté) des langues du quotidien qui nous polluent, à parler de poésie en détournant de grands poètes, et à mettre en œuvre une invention verbale vertigineuse. C’est stupéfiant. Dans cet au-delà de la prestation scénique, des genres aussi traditionnellement opposés au théâtre que la comédie et la poésie cohabitent enfin. Et la pensée, qui n’est que du corps, se libère ! « Le théâtre a été fait pour cela », rappelle Artaud : « Pour mettre le corps en état d’action active ». Car le corps « est de la dynamite en activité »… « Il éructe. Des poings. Des pieds. De la langue. Des dents ». 

Lorène de Bonnay


L’Oral et Hardi, allocution poétique, de Jean-Pierre Verheggen

Spectacle élaboré à partir d’extraits de : Logorrha-bouffe/ouverture (Éloge de la logorrhée), Artaud Rimbur, Entre saint Antoine et San Antoniou (Manifeste cochon), Liste des personnes que j’ai aimées, Portrait de l’artiste en castafiore catastrophique, les Grands Rêveurs (Litanie pour la bouche, de Jacques Bonnaffé) inédit, Vive le Poézi

Mise en scène : Jacques Bonnaffé

Avec : Jacques Bonnaffé

Scénographie : Michel Vandestien

Lumière : Orazio Trotta

Musique : Louis Sclavis (extraits de l’album la Moitié du monde)

Collaboration sonore : Bernard Vallery

Régie générale : Éric da Graça Neves, Gaëtan Lajoye

Photo : © Xavier Lambours

Production-diffusion : Nicole Béchet

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Réservations : 01 43 57 42 14

Du 14 septembre au 9 octobre 2009 à 21 heures, dimanche à 17 heures, relâche le lundi et le jeudi 17 septembre 2009

Durée : 1 h 15

22 € | 14 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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