Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 septembre 2009 3 30 /09 /septembre /2009 13:39

Un fil rongé par la crasse
et la moisissure


Par Antoinette de Vannoise

Les Trois Coups.com


Au sein des jolies boiseries du Théâtre de l’Épée-de-Bois, se jouait ce soir « le Songe de l’oncle », adaptée d’une comédie de Dostoïevski : une satire cinglante, qui nous montre l’aristocratie provinciale dans ses pires débordements. C’est un crescendo sarcastique, dans lequel l’auteur déverse son dégoût. Les acteurs exagèrent, s’en donnent à cœur joie, et le public rit de l’acide pertinence des dialogues.

Dans cette pièce, rien ni personne n’est laissé pour compte en matière de bassesse et de cruauté. Tous s’en font salir et salissent à leur tour. Même là où l’on croit déceler de la pureté et de la vertu, émerge l’idée malsaine de servir son propre intérêt au dépit de toute humanité. Tout se compose progressivement comme une infernale machination. Chacun possède et utilise une ficelle qui peut faire bouger le pantin qu’est le prince K. Ce qui permet non seulement de s’en attirer les faveurs, mais également de se venger des autres. C’est un infâme enchevêtrement d’intentions égoïstes, vengeresses et vénales.

Fédor Dostoïevski, dans cette comédie romanesque adaptée finement au théâtre par Stanislas Grassian, prend un malin plaisir à montrer la société la plus noble dans ses vices les plus poussés. Une mère qui se montre en maquerelle de sa fille, la noblesse qui se déchire et se damne, qui sacrifie bonheur et vertu dans l’optique unique d’acquérir encore plus, pour servir ses intérêt sociaux ou amoureux. Toute la toile de l’œuvre est tissée d’un fil rongé par la crasse et la moisissure, à laquelle, tour à tour, ils viennent ajouter leur lugubre contribution. Pendant toute la pièce, à mesure que la toile s’agrandit, le dégoût et le mépris pour chacun de ces personnages ne fait que s’accroître en nous. Bien qu’ils nous fassent rire parfois, effrayés et pleins de pitié, nous les regardons saccager leurs restes d’honneur et d’humanité.

Pour accueillir toute cette sarabande, François de Lamothe a fait le choix d’une mise en scène sobre, qui s’abstient d’illustrer la superficielle richesse matérielle dans laquelle on s’imagine qu’ils vivent, pour mettre l’accent sur la pauvreté livide de leurs âmes avides. Un piano, trois pans gris en guise de coulisse, un long voile pendu au plafond, derrière lequel se jouent des scènes où, se croyant à l’abri, les personnages se dévoilent. Un miroir déformé qui renvoie une image faussée de chacun, une chaise grise également et un large fauteuil rose, qui prédomine par sa couleur vive, et sur lequel s’assoit toujours le vieux prince. Dans l’esthétique de cette mise en scène, l’on perçoit un peu comme le reflet de l’esprit de chacun des personnages : un univers assez vide, terne et froid, au milieu duquel règne une seule et unique obsession, plus ou moins sordide. Cette idée atteint son paroxysme quand, à la fin, dans une folie hargneuse, tous s’agglutinent autour du vieil homme sur son fauteuil, n’en laissant qu’un d’entre eux au dehors, rejeté, montré du doigt. L’aristocratie s’abaisse ici au rang des chiffonniers et nous est montrée sous un jour des plus pitoyables.

Le travail de la lumière également est assez soigné. Jeux de reflets dans le miroir, jeux d’ombres ; en grand éclairage lorsque les personnages sont en public, et de plus en plus sombre en fonction du caractère ténébreux et secret de ce qui se trame. Les variations sont assez justes, un peu trop explicites peut-être ?

Les comédiens, quant à eux, forment une belle unité. Les dialogues sont bien orchestrés et la représentation est constamment dynamique. Deux d’entre eux cependant font briller l’ensemble par leur talent indéniable. Marco Candore, bien sûr, qui interprète son rôle de prince de façon formidable et qui, à lui seul, mérite qu’on aille voir la pièce. Costumé , perruqué, ganté, momifié, il joue dans un accoutrement très original qui n’offre pas au regard une once de peau intacte, et donne l’impression qu’il s’agit d’une poupée. Cette idée est renforcée par son jeu extraverti et caricatural, son corps mou comme une guimauve et son attitude inspirée des personnages de la commedia dell’arte. Tout ceci fait de lui un personnage improbable et drolatique que l’on est sans cesse impatient de voir réapparaître.

Un autre éclate de talent, mais d’une tout autre façon. Il s’agit de Luc Altadill, lorsqu’il est au piano. Il accompagne musicalement le jeu des acteurs avec finesse et inventivité. Il alterne les possibilités offertes par son instrument : les touches, les cordes, ou encore en tant que caisse de résonance. Il fait preuve d’écoute auprès des comédiens, synchronisant bien ses effets, comme s’il accompagnait un film muet. L’accumulation des paroles, du ton des interprètes et des effets musicaux sont à la fois bien maîtrisés et juste assez excessifs pour accentuer l’aspect grotesque qui prime, sans tomber dans la lourdeur.

Le reste de la distribution, sans être aussi excellente, incarne bien les autres personnages. Jouant volontairement pour certains dans l’excès et pour d’autres dans la retenue, ils trouvent tous assez bien l’équilibre entre le burlesque et le pitoyable que demandent leurs rôles. Certes, quelques ratés se produisent dans la diction et, parfois aussi, quelques choix d’attitude sont un peu trop exagérés, ce qui provoque certaines lourdeurs de temps à autre. En outre, une chose m’a étonnée : le centre du plateau n’est occupé que par de brèves traversées de scène. Cette compagnie joue placée en arc de cercle ! Choix artistique ou réflexe de groupe ? Nous n’en savons rien. Ceci crée assurément une ouverture, mais donne plutôt l’impression que tous se comportent en spectateurs, n’osant pas affirmer leur droit d’occuper la scène. En tout cas, cette œuvre assez « classique » vaut tout à fait le déplacement dans ce lieu qui nous semble toujours lointain, mais qui ne peut qu’aiguiser la curiosité, à savoir : la Cartoucherie. 

Antoinette de Vannoise


Le Songe de l’oncle, d’après le roman de Dostoïevski

Traduction d’André Markowicz, éditions Actes Sud

Collectif Hic et Nunc • 11, rue de Magdebourg • 75116 Paris

01 44 05 12 97 | 06 10 76 50 45

collectif.hic.et.nunc@gmail.com

http://www.stanislasgrassian.com

Contact diffusion : Comme il vous plaira, Sophie Lagrange • 01 43 43 55 58 | 06 60 06 55 58

infos@civp.net

www.civp.net

Mise en scène : Stanislas Grassian

Assistant à la mise en scène : Marco Candore

Avec : Luc Altadill, Paula Brunet-Sancho, Jacques Courtes, Stanislas Grassian, Claudia Morin, Axelle Simon, Julie Timmerman

Scénographie : François de Lamothe

Décors et costumes : Damin Beal

Création lumière : Frédéric Courtillas

Assistant lumière : Arnaud Alligrin

Création musicale : Luc Altadill

Théâtre de l’Épée-de-Bois • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

http://www.epeedebois.com/index.html

Métro : ligne 1 - Château-de-Vincennes, puis bus 112, arrêt Cartoucherie

Parking : gratuit dans la Cartoucherie

Réservations : 01 48 08 39 74, du mardi au samedi de 10 heures à 19 heures

http://www.epeedebois.com/reservations.html

Du 23 septembre au 26 septembre 2009, mercredi à 19 heures, jeudi et vendredi à 21 h 30 et samedi à 21 heures

Du 27 septembre au 18 octobre 2009, mardi mercredi et samedi à 19 heures, jeudi et vendredi à 21 heures et dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 30

18 € | 13 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher