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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 22:00

La salle est médusée


Par Claire Stavaux

Les Trois Coups.com


Pourquoi les révolutionnaires seraient-ils des barbares assoiffés de sang, le couteau entre les dents ? On l’appelait en effet « Rosa la Rouge » ou « Rosa la Sanguinaire »… Elle, sanguinaire ? Un surnom bien mal choisi pour cette jeune femme cultivée et engagée… La fraîcheur et la beauté de cette lecture présentée en ce moment au Théâtre de la Commune font surgir l’absurdité de cette dénomination.

Les lettres choisies et lues par Anouk Grinberg sont des lettres expédiées par Rosa Luxemburg depuis la geôle où elle fut incarcérée dès février 1915. Motif : refus de guerre. Exclue du S.P.D., elle fonde la Ligue spartakiste * dans les années d’instabilité qui succèdent à la Première Guerre mondiale en Allemagne. Elle meurt assassinée, en janvier 1919, lors de la sanglante répression de la révolte spartakiste à Berlin.

Anouk Grinberg n’a pas choisi de lire des écrits politiques ou des articles de presse, mais des lettres. J’aimerais m’attarder aussi sur la singularité de ce type d’écrit. Le genre épistolaire est une production littéraire bien particulière. C’est avant tout une production personnelle. Écrite par une personne, la lettre est généralement adressée à un destinataire choisi. Elle n’a donc pas pour vocation d’être lue par un lecteur universel. Elle est l’âme ouverte de son auteur, jetée sur le papier, un don de soi caché entre les lignes. Elle recèle quelque chose d’intime, puisqu’en la signant l’auteur en atteste ouvertement l’origine. Bien souvent, elle porte en creux la trace des conditions d’écriture, comme une marque indélébile. Écrire en situation de détention ou envoyer des lettres de chez soi, confortablement assis dans son fauteuil, ne produit pas la même écriture. L’urgence est ailleurs.

Or les lettres de la jeune militante emprisonnée ne sont pas celles qu’on attendrait. Elles semblent s’élever au-dessus de toute situation matérielle. Elles sont l’écriture d’une fureur de vivre. C’est une exaltée de la vie qui prend la plume, une femme sensible qui réconforte ses proches et leur insuffle sa force. Profondément emplie d’espoir et de joie, d’une joie éprouvée coûte que coûte, elle leur fait part de ses occupations de recluse, de son goût pour les choses de la nature et des beautés du monde. Les coups de sang ne sont pas de reste, notamment lorsqu’elle laisse éclater son indignation face aux revirements politiques de certains. Ce spectacle a le mérite de nous révéler ce versant-là, méconnu des livres d’histoire. Un versant intime et très humain, et qui bat en brèche les idées reçues et les récupérations politiques.

Le choix de mise en scène pour cette lecture est simple et efficace : Anouk Grinberg est tout simplement assise à une petite table et lit une liasse de lettres. Elle les introduit et les replace aussi dans leur contexte avec ses mots à elle. Avec modestie et exaltation, elle parvient à se glisser dans la peau de la jeune militante, sans chercher à l’imiter pour autant. Se créent une étrange intimité, une complicité bouleversante entre les deux jeunes femmes. Leur rencontre offre un saisissant hymne à la vie. La salle est médusée, pas un bruit, pas un froissement de papier. Je me suis prise à voir Rosa sur scène. À fermer les yeux pour n’entendre que sa voix. La comédienne réussit à s’effacer et n’être plus qu’elle. On ne sait plus très bien qui lit et qui écrit. Au-delà du jeu épistolaire, l’intimité de cette correspondance partagée donne un sens à l’espérance qui dépasse les clivages et les errances politiques. 

Claire Stavaux


* Cette Ligue d’inspiration marxiste et révolutionnaire prônait l’arrêt de la guerre et la démocratie directe. C’est elle qui a donné naissance au Parti communiste d’Allemagne (K.P.D.) en 1918.


Rosa, la vie, de Rosa Luxemburg

Livre : Anouk Grinberg lit des lettres de Rosa Luxemburg

Les éditions de l’Atelier

http://www.editionsatelier.com/

Date de parution : 24 septembre 2009

Textes choisis par Anouk Grinberg

Traduits par Laure Bernardi et Anouk Grinberg

Coédition : C.D. audio inclus produit par France Culture

Avec le soutien du Théâtre de la Commune-centre dramatique national d’Aubervilliers

Conseiller artistique pour la reprise : Laurent Caillon

Équipe technique au Théâtre de la Commune :

– Direction technique : Serge Serrano

– Régie générale : Alexis Jimenez

– Régie lumières : David Pasquier

– Régie son : Géraldine Dudouet

– Chef électricien : Siegfried July

Théâtre de la Commune • 2, rue Édouard-Poisson • 93304 Aubervilliers

Location : 01 48 33 16 16

www.theatredelacommune.com

Métro : ligne 7

Du 24 septembre au 4 octobre 2009, mardi et jeudi à 20 heures, mercredi, vendredi et samedi à 21 heures, dimanche à 16 h 30

Durée : 1 h 15

22 € | 16 € | 12 € | 11 € | 7 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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