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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 16:56

La chair est triste

 

Qui ne connaît « Dom Juan » ? Cyril Le Grix nous en propose une adaptation au Théâtre Mouffetard, d’abord créée au Nord-Ouest durant une saison toute consacrée à ce personnage mythique. Sa relecture originale est stimulante. Las, l’interprétation ne suit pas !

 

Qu’est-il de pire qu’un vieux séducteur ? Là où un jeune coureur de jupons serait poliment affublé du titre de « don Juan », un vieillard serait traité de « lubrique ». L’adaptation du Dom Juan de Molière par Cyril Le Grix a le grand mérite de renouveler la lecture de la pièce. Et si le héros n’était pas qu’un lovelace cherchant à être rassuré ? Et s’il n’était pas qu’un libertin contestant les lois, dont celles de l’Église (et du parti dévôt au temps de Molière) ? Que cherche-t-il vraiment à combler par ses incessantes conquêtes féminines, de l’aristocrate à la paysanne ? Avec Le Grix, le donjuanisme n’est pas ce que l’on croit.

 

Dom Juan a vieilli. Le Grix donne à son Dom Juan les traits de Jean-Pierre Bernard, longs cheveux et barbe blanche, qui se fait des colorations pour mieux séduire. Plus qu’un besoin pathologique de plaire, c’est avant tout un besoin de vivre qui anime le vieil homme. Plus qu’un rejet cynique de toute foi, c’est un désespoir métaphysique qui l’obsède. C’est là que réside la véritable originalité de cette adaptation. Mais cette version très light de la pièce, par trop allégée de scènes et de personnages secondaires, gomme presque tous les artifices de la comédie, au profit du seul drame. Au détriment de la fraîcheur moliéresque. Le résultat se révèle plus austère, presque moralisant, et au final assez triste.

 

© Cyril Le Grix

 

Le décor, sobre, est astucieusement animé de projections d’images ; les transitions sonores entre les scènes empruntent à des univers variés, allant des cris d’enfants au chant, en passant par des percussions. Mais le jeu des comédiens ne convainc pas : Catherine Jarrett joue une Elvire compassée, prenant la pose, affectant des moues par trop démonstratives… Précieuse au point d’en être ridicule. Jean-Pierre Bernard, même s’il investit tout le plateau, ne parvient pas à donner à son personnage toute l’ambiguïté que son âge lui permettrait : libertaire bien sûr, mais saisi par le doute sur sa propre posture et inquiet face à une mort qui approche… Mort qui ressemble plus à une crise cardiaque de vieillard qu’à une fulgurante exécution.

 

Seul Alexandre Mousset donne à Sganarelle l’étoffe d’un premier rôle, comme l’ombre positive de Dom Juan : découragé par la vanité de son maître, désirant une droiture que sa lâcheté ne lui permet pas, ami tout autant que valet mais intéressé par ses « gages »… il sauve la pièce par son jeu plus nuancé. L’adaptation de Le Grix confère de la gravité à ce rôle d’amuseur, dialoguant avec le public. Il lui fait même séduire Gusman, qui n’est plus ici écuyer mais servante de Doña Elvire. Ainsi, cette saison au Mouffetard commence avec un classique dont l’interprétation se voulait novatrice, mais qui tombe un peu à plat. Mais – patience –, l’année à venir s’y annonce prometteuse, avec Mouawad en novembre, Fassbinder en janvier, Zweig en mars ou encore un opéra de Rossini en mai… 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Dom Juan, de Molière

Compagnie La Torche ardente • 8, rue Pelée • 75011 Paris

01 42 84 17 06

la.torche.ardente@free.fr

http://la.torche.ardente.free.fr

Adaptation : Cyril Le Grix

Mise en scène : Cyril Le Grix

Avec : Jean-Pierre Bernard (Dom Juan), Philippe Fossé (Dom Luis, le pauvre, le spectre), Catherine Jarrett (Doña Elvire), Alexandre Mousset (Sganarelle), Carole Schaal (Gusman, Charlotte, Ragotin)

Avec la voix de Laurent Terzieff (le commandeur)

Scénographie : Cyril Le Grix

Costumes : Catherine Lainard

Lumières : François-Éric Valentin

Design sonore : Benjamin Le Calvé

Décors : Olivier Rambourg

Régie : Stephan Bergé, Pascal Moulin

Photo : © Cyril Le Grix

Théâtre Mouffetard • 73, rue Mouffetard • 75005 Paris

Réservations : 01 43 31 11 99

www.theatremouffetard.com

Du 24 septembre au 21 novembre 2009 à 20 h 30, samedi à 17 heures et 21 heures, dimanche à 15 heures, relâche le lundi, le mardi et le 1er novembre 2009

Mâtinée supplémentaire le mardi 20 octobre 2009 à 18 heures

Rencontre avec les artistes à la bibliothèque Mouffetard le samedi 17 octobre 2009 à 15 heures

Durée : 1 h 30

22 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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Suroit 26/10/2009 18:19


    Quelles surprise et consternation en lisant cette critique de ne pas retrouver la pièce que je viens de voir. Pourtant les noms sont bien les mêmes: où est l'erreur?

  J'ai beaucoup aimé le Dom Juan de Cyril Le Grix, pour au moins certaines raisons développées par Olivier Pradel: un Dom Juan rajeuni (paradoxalement!), une version épurée qui parait
retranscrire plus fidèlement le projet initial de Molière. Version qui aurait eu encore plus de difficulté avec l'Autorité à son époque.  Mais les temps ont-ils changé? On peut se le demander
à lire certains éléments de la critique qui paraissent oublier l'essence-même de la pièce.
  Oui,  Dom Juan est d'abord une tragédie si on veut l'épurer. Cette version n'est pas "une version light"  comme suggéré par la critique, elle est dense et difficile. Le jeu des
acteurs va dans ce sens et il est à la hauteur. Les attaques contre Jean-Pierre Bernard et Catherine Jarrett paraissent déplacées et même insultantes (ce qui n'est peut être pas l'intention de leur
auteur).

  Jean-Pierre Bernard n'est pas jeune. Est ce une une tare en cette société de paillettes et de conformisme? Il déploie un jeu plein d'une énergie stupéfiante, d'une grande justesse et
constance, dans son personnage de grand seigneur rebelle aux normes religieuses de l'époque et à l'éthique.
   Et  s'il semble peu témoigner de cette ambiguité apparemment souhaitée par O. Pradel,  excepté cet instant où il laisse affleurer l'inquiétude de sa fin (juste avant la scène
du cauchemar, quand il arpente lentement la scène au moment de s'allonger),  c''est simplement qu'il est fidèle au texte, fidèle au personnage:  celui d'un révolté que le "désespoir
métaphysique" obsède, ainsi que le souligne justement O. Pradel.

  Catherine Jarrett . Sa présence, son aura m'ont profondément ému. Elle  incarne véritablement le ravage que commet la  trahison  sur un être sensible, ce déchirement de l'âme
entre orgueil et sentiment bafoué, cette colère "rentrée" .  Mieux, elle  incarne l'amour-même et se place ainsi d'emblée dans le cadre d'une tragédie,  ce qu'exprime 
pleinement  son jeu intense de toutes les secondes : vibrante passionnée,  dans le dépassement , le don absolu de soi. Et si elle est  "précieuse", comme suggéré par la critique,
c'est  au sens premier du terme,  sans l'ombre d'une pose,  au contraire c'est  sa  simplicité et son intériorité qui émeuvent,  elle avance sur un fil 
tendu,  affichant le prix inhumain de la trahison perpétuelle de Dom Juan;  le "ridicule" ne pouvant être imputé qu'à l'excès dévastateur de l'Amour renié.  Elvire ou le triomphe de
l'Amour avec une Majuscule.  Peut-être avec  "sa moue"   O. Pradel voulait-il  simplement parler  d'a-mou-r?

  Retombant hier sur le site internet où j'avais pris mes billets (Billetreduc), j'ai d'ailleurs retrouvé cette même forte impression dans les critiques des spectateurs. Je ne comprends
simplement pas le commentaire de O. Pradel auquel je ne vois pas de fondement.
 
  La mise en scène met en valeur un rôle élargi pour Sganarelle (Alexandre Mousset),  lui permettant de composer un personnage plus étoffé malgré sa flagrante inconstance née de ses
tiraillements entre son être social et sa conscience qui s'affiche d'ailleurs comme étant celle oubliée de Dom Juan .  Mais dire qu'il  "sauve la pièce" me semble une plaisanterie. La
pièce n'a pas à être sauvée :  elle frappe au contraire par la puissance et la modernité du message ainsi délivré. 
  Généreux dans leur performance,  tour à tour coquins graves désespérés  primesautiers charmants (Charlotte, Gusman, le Pauvre, le Père),  les autres acteurs contribuent
pleinement à l'unité de la pièce que tous emportent  dans un tourbillon effréné à l'image de la vie-même, une mise en scène novatrice qui engendre un spectacle captivant .
  Et l'impression perdure, portée par la voix envoûtante de Laurent Terzieff.


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