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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 11:51

On est embarqué de bout en bout

 

Adaptation du roman éponyme de Maïssa Bey, « Bleu, blanc, vert » revisite trente ans d’histoire algérienne à travers l’histoire personnelle de Lila et Ali, deux personnages interprétés par des comédiens (Malika Belbey et Samir el-Hakim) touchés par la grâce.

 

Un espace vide traversé par quatre filins d’acier, des lumières qui délimitent les aires de jeu, une mise en scène (Kheireddine Lardjam) épurée, qui repose sur une interprétation subtile : tout est fait pour que l’imaginaire du spectateur se mette en marche dès le début du spectacle. Nous sommes en 1962 dans une Algérie qui fête son indépendance. Deux écoliers racontent la drôle d’histoire qui vient de leur arriver. Le professeur leur a dit qu’ils n’avaient plus le droit d’utiliser de rouge. Le papier des copies restant blanc, l’encre des stylos bleue, les corrections ne peuvent se faire désormais qu’en vert. Plus question d’utiliser le « bleu, blanc, rouge » du drapeau honni de la colonisation.

 

L’adaptateur (Christophe Morin) a choisi de faire entendre la voix des personnages sous forme de monologues qui relèvent du style d’un journal intime. Malgré cette forme et une adresse délibérément frontale, les personnages donnent l’impression de dialoguer. La rencontre se fait dans la tête du spectateur. Rien n’est asséné, pas de grand discours ni de manichéisme. L’auteur et l’adaptateur réussissent par le biais d’une histoire simple à évoquer l’Histoire récente avec humour et gravité.

 

© Vincent Demangin

 

La quasi-nudité de la scénographie rend l’immeuble où tout se déroule paradoxalement très présent. Ali et Lila, les protagonistes, y habitent. Les lumières et les rideaux glissés de temps à autre sur les filins servent à délimiter des lieux et des temps de façon précise et fluide. Le texte crée le reste. Le cadre ainsi posé est clair et très évocateur. Dans une scène, un filin est utilisé pour étendre du linge. L’image évoque fugitivement Une journée particulière, le film d’Ettore Scola, et la terrasse de l’immeuble où Sophia Loren et Marcello Mastroianni se croisent. Ce n’est pas un hasard : le film, lui aussi, raconte l’histoire simple d’une rencontre sur fond de grande Histoire (le jour où Hitler rendit visite à Mussolini à Rome en 1938).

 

Au début de Bleu, blanc, vert, les personnages ont treize ans et les acteurs déploient l’énergie, l’enthousiasme et la maladresse de l’adolescence. On y croit. Elle porte des tresses et un tablier, il a grandi trop vite et est embarrassé par son corps. Quand il tombe amoureux de Lila, Ali a les yeux qui brillent et le corps qui se consume de désir. Elle est flattée sans éprouver tout de suite les mêmes sentiments, et sa sensualité ne s’éveille que petit à petit. Subtils, justes et légers, les acteurs réussissent à transmettre à la fois l’insouciance de l’âge qu’ils incarnent et la conscience qu’ils vivent un moment historique pour eux-mêmes et pour leur pays. La petite et la grande histoire se côtoient en eux. À mesure que leur amour grandit, s’épanouit puis rencontre les difficultés de la vie, leur responsabilité en tant que première génération d’hommes et de femmes libérés du joug colonial nous apparaît de plus en plus complexe. Les personnages mûrissent devant nous. On sent le poids de leur histoire privée et celle de leur pays se déposer peu à peu sur leurs épaules. Les années et les évènements défilent. Les interprètes se livrent avec sensibilité, tact et retenue, ils font passer beaucoup d’émotion et nous embarquent de bout en bout dans leur histoire racontée tambour battant.

 

Des chants interprétés en arabe par Larbi Bestam ponctuent les moments charnières de l’histoire et contribuent à installer un climat nostalgique qui bascule vers la gravité à mesure que le spectacle avance. Témoin silencieux et bienveillant, il pourrait être le grand frère d’un des protagonistes, ou le dépositaire de tout ce qu’ils n’auraient pas pu ou su nous dire, ou encore la figure du destin.

 

La pièce s’achève en 1992, année ou le Front islamique du salut (F.I.S.) gagne les élections et où l’Algérie plonge dans « l’ombre de la grande désillusion ». Le spectateur repart plein d’images, d’émotions, mais aussi de questions grâce à une mise en scène et une interprétation toutes de finesse et de douceur. 

 

Patricia Clément

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Festival des Francophonies en Limousin • 11, avenue du Général-de-Gaulle • 87000 Limoges

accueil@lesfrancophonies.com

www.lesfrancophonies.com

05 55 10 90 10 | télécopie 05 55 77 04 72

Bleu, blanc, vert, de Maïssa Bey

Compagnie El Ajouad • 3, impasse du Chemin-Vert • 71200 Le Creusot

www.elajouad.com

D’après le roman de Maïssa Bey

Adaptation théâtrale : Christophe Martin

Mise en scène : Kheireddine Lardjam

Avec : Malika Belbey, Samir el-Hakim, Larbi Bestam (chant)

Chorégraphie : Frédéric Celle

Scénographie : Emily Cauwet

Musique : Larbi Bestam

Création lumières : Pauline Guyonnet

Création son : Adrien Wernert

Son et régie générale : Pascal Brenot

Lumières : Manu Cottin

Plateau : Christophe Petit

C.C.M. Jean-Gagnant à Limoges

Jeudi 24 septembre 2009 à 18 h 30, vendredi 25 et samedi 26 septembre 2009 à 20 h 30

Réservations : 05 55 10 19 31

Durée : 1 h 40

16 € | 8 €

Rencontre avec Maïssa Bey vendredi 25 septembre 2009 à l’issue de la représentation

En tournée de janvier 2010 à mars 2010

• 26 janvier : Théâtre d’Auxerre

• 1er février : Théâtre du Jeu-de-Paume, Aix-en-Provence

• 2 février : salle Benoît XII, Avignon

• 5 février : Théâtre de la Maison-du-Peuple, Millau

• 8 et 9 février : Nîmes

• 12 février : salle Georges-Brassens, Lunel

• 25 et 26 février : Avion, Culture commune

• 2 mars : Théâtre municipal, Villefranche-de-Rouergue

• 8 mars : Poitiers

• 9 mars : Orléans

• 11 mars : Auditorium de La Louvière, Épinal

• 16 et 17 mars : L’Arc, scène nationale, Le Creusot

• 20 mars : L’Atrium, Dax

• Du 24 mars au 2 avril : Forum, scène conventionnée, Blanc-Mesnil

• 6 avril : Le Colisée, Biarritz

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Joëlle 05/02/2010 07:11


A quand une tournée sur le Nord Pas de Calais ? Merci de mecommuniquer lesdates.


Cathie 28/09/2009 15:52


Je précise, parce que la compagnie a toujours tendance à l'oublier, que ce
spectacle est la coproduction 2010 de la Fédération des Associations de Théâtre Populaire, qui apporte à ce projet une somme non négligeable. Aussi, dans la liste des dates telles que celles à
Poitiers, Orléans, Dax, Nîmes, Avignon, Vilefranche de Rouergue, Epinal, Lunel ou Biarritz, il faut savoir que ce sont les ATP qui reçoivent ! Et j'adorerais comme mes collègues que la compagnie ou
sa chargée de diffusion tout du moins, s'en souvienne, le dise et surtout l'écrive ! Bref à Biarritz c'est le 6 avril. La salle n'est pas grande; pensez à réserver.


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