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23 septembre 2009 3 23 /09 /septembre /2009 13:10

Quand trop de fidélité nuit


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Respecter un grand texte littéraire n’est pas toujours la meilleure méthode pour l’adapter au théâtre. Les infidélités, les audaces, les violences sont quelquefois nécessaires pour en faire un spectacle au sens plein. La mise en scène des « Cahiers de Malte Laurids Brigge », de Rainer Maria Rilke, à laquelle j’ai assisté au Théâtre de la Huchette, me semble pécher par un tel excès de respect. Au risque de l’ennui.

Mille neuf cent deux. Rainer Maria Rilke quitte Düsseldorf pour se rendre à Paris. Il souhaite rédiger une étude sur Rodin, mais il espère plus encore : devenir un intime du maître. Si la confrontation entre ces géants tourna court – Rodin écrasa de sa puissante personnalité le fragile poète –, la découverte de Paris et de son vertigineux concentré de misères et de tentations fut une expérience décisive pour Rilke. Dès 1904, il entreprit la rédaction des Cahiers de Malte Laurids Brigge, objet littéraire intrigant, vrai-faux journal intime suspendu entre souvenirs, rêveries et angoisses. Mais cette œuvre hybride, traversée de fantômes hésitant entre être et non-être, hantée par le désir d’un réel qui s’échappe toujours, est-elle adaptable au théâtre ? Comment l’incarner sans la vider de sa paradoxale matière – ce brouillard incertain qu’il y a entre l’être et le rien ? Et comment représenter ce brouillard sans sombrer dans une morne atonie ? L’alternative est ainsi redoutable : d’un côté, c’est trahir, et de l’autre, ennuyer.

L’adaptation de Bérengère Dautun, à mes yeux, a penché vers le second terme. Si l’entreprise n’est pas un échec complet – car à la fin de la représentation j’étais bercé d’une sorte de spleen rêveur –, je m’interroge sur une mise en scène particulièrement peu imaginative. L’écrivain est à sa table. Il écrit. Il s’adresse à sa mère (ou plutôt au souvenir de sa mère), et sa mère lui répond… Tous deux sont en costume d’époque… Cette tendance au premier degré se manifeste en plusieurs autres occasions, en particulier dans la redondance des gestes et du texte. Ainsi, lorsque le jeune Malte évoque une scène où sa mère prend une bougie à la main, Bérengère Dautun en saisit une. Plus tard, lorsque le texte évoque la Dame à la licorne, elle nous en dévoile une reproduction. Quel en est l’intérêt ? Et ce ne sont pas les déplacements sur scène, limités (les deux comédiens se partagent en effet le plateau sans presque jamais passer dans la moitié de l’autre), qui aident à capter l’attention.

« les Cahiers de Malte Laurids Brigge »
© Margaux Van den Plas

Je m’interroge par ailleurs sur la pertinence de la sélection opérée parmi les 71 fragments qui composent les Cahiers. Si certains sont magnifiques (« Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses […] ») ou saisissants (la rencontre de Malte enfant avec une sorte d’incarnation du mal), si ceux portant sur la mort sont d’un grand intérêt, d’autres m’ont paru en comparaison beaucoup trop anecdotiques (on y découvre, par exemple, une surprenante obsession pour les chiens). Peut-être faudrait-il supprimer ces extraits pour que la puissance de l’univers rilkéen se déploie pleinement. Cette impression globale de fadeur, malheureusement, est aussi à mettre en partie sur le compte des deux comédiens. Guillaume Bienvenu et Bérengère Dautun sont loin d’avoir fait une mauvaise prestation, mais le manque d’énergie de leur jeu (justifiée qui plus est, car en cohérence avec l’atmosphère spectrale du texte) assourdissait l’expression de leurs sentiments, comme s’il les enrobait tous dans une ouate épaisse. Il m’a semblé toutefois que ce phénomène diminuait au cours du spectacle.

Mon impression est donc mitigée. La représentation subjective de cet entre-monde d’où Rilke écrit ses Cahiers, de ces limbes qui ne sont ni le royaume des morts ni celui des vivants, me semble bien réussie. Mais cette réussite, il me semble, a tendance à se faire aux dépens du spectateur, qui peine à trouver des accroches (par la force des choses) dans la mise en scène et le jeu des acteurs. Plus d’inventivité, plus d’imagination auraient peut-être permis de pallier ce dégât collatéral. Cette tentative courageuse, à défaut, donc, d’être audacieuse, d’adapter les Cahiers de Malte Laurids Brigge, me semble par conséquent plutôt à conseiller à ceux qui connaissent déjà Rilke. 

Vincent Morch


Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, de Rainer Maria Rilke

Adaptation et mise en scène : Bérengère Dautun

Avec : Bérengère Dautun, Guillaume Bienvenu

Théâtre de la Huchette • 23, rue de la Huchette • 75005 Paris

Réservations : 01 43 26 38 99 ou reservation@theatre-huchette.com

www.theatre-huchette.com

Du 12 septembre 2009 au 28 novembre 2009, tous les samedis
à 21 heures

24 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

William Skyvington 22/10/2009 10:08


Pourrait-on imaginer une adaptation cinématographique des carnets de Malte ? Je pense que oui. Je serais content d'entrer en contact avec des professionnels du cinéma en France qui partageraient ce
point de vue. On peut me contacter par courriel : sky point william à orange point fr.


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