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20 septembre 2009 7 20 /09 /septembre /2009 23:52

Adrien au Congo : un projet maladroit


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


La Tempête, à la Cartoucherie de Vincennes, ouvre sa 38e saison avec une création d’après Joseph Conrad, dans une mise en scène de Philippe Adrien, le maître des lieux depuis 1996. « Le Projet Conrad » suivi d’« Un avant-poste du progrès » : un diptyque maladroit où les longueurs le disputent aux bonnes intentions, et les fausses bonnes idées à la toujours belle scénographie.

Nouvelle écrite en 1897, deux ans avant Au cœur des ténèbres, l’Avant-poste du progrès en reprend et le cadre et le ton critique – un « mélange d’absurdité, de surprise, de confusion ». Deux pékins sujets du roi Léopold II, gentils bougres idiots, sont débarqués sur une rive du fleuve Congo avec pour simple mission du roi des Belges d’y dresser les avant-postes du progrès. Comprendre : coloniser, évangéliser, exploiter les richesses naturelles et humaines. Sauf que Kayerts et Carlier, les deux benêts débauchés par la Compagnie anversoise pour exploiter la concession d’ivoire allouée par le bon Léopold, ne sont pas plus capables de planter un potager dans la brousse que de voir en l’autre un prochain, pas plus armés pour affronter les moustiques que les « sauvages ». La chaleur les accable, la fièvre les prend et l’image du progrès se trouble : l’avant-poste est un recul, l’image inversée de la culture. Et ni méchants colons ni bon sauvages dans l’histoire, seule reste une grande défaite de l’humanité blessée, une désolation : « L’immense multitude des arbres, la jungle compacte, infinie, avec la petite boule brillante du soleil, suspendue dans l’air… Et soudain un cri !… Un grand cri monta lentement dans l’air opaque, puis s’éteignit. Alors s’éleva une clameur modulée, sauvage, discordante, comme si le brouillard lui-même avait crié. ».

La noire lucidité de Conrad, son ironie, et son style aussi, participent d’un refus de tout manichéisme, que partage manifestement Philippe Adrien. Son Projet Conrad est, ainsi, une avant-scène pour l’Avant-poste, la pièce préliminaire à sa représentation. Elle met en jeu le théâtre en train de se faire, un « work in progress » qui transpose le débat sur le néocolonialisme (et interroge intelligemment ce lien de subordination comme un rapport qui dépasse le seul racisme) au sein d’une troupe. En montrant le travail de mise en scène de l’Avant-poste, les difficultés qu’il y a à traiter de l’Histoire sans mauvaise conscience ou repentance, à parler de l’autre sans en faire une figure de l’assisté, à ne pas reproduire les clichés lors même que l’on veut les combattre. Le metteur en scène (Marjorie Heinrich) et le dramaturge (Philippe Crubézy) sont ainsi aux prises d’un débat avec leurs acteurs, avec les choix de mise en scène qu’ils ont à faire et qui engagent leur conception des rapports humains et de l’altérité, comme celui de savoir si les indigènes sont de bons sauvages gentils naïfs prêts à avaler n’importe quoi, comme ce verre d’ammoniac que pourrait leur tendre Kayerts, dans la future représentation, s’il était plus salaud que benêt. C’est d’ailleurs cet écart entre ce qui est mis en débat dans la première partie (le travail préparatoire) et ce qui est décidé, joué dans la seconde, qui fait la force du projet d’Adrien.

La première partie, justement, tout en travail de groupe, exercices et répétitions, mime, danse, musique ne manque pas d’énergie et de complicité entre les huit bons acteurs. Mais il reste que le théâtre qui se voit se voyant voir est pénible pour le spectateur et que l’improvisation sonne faux. Les lectures d’extraits de Césaire, de Brecht ou de Claudel, les images et vidéos de vraies fausses archives projetées sur un mur percé d’une porte en milieu de scène (quasiment le seul élément de décor), les développements historiques comme l’intrusion artificielle de l’actualité (élection de Barack Obama, violences urbaines…) donnent un tour hyper-didactique au discours tenu. Discours qui n’est d’ailleurs pas si évident, car la polyphonie des voix, le jeu avec la réalité et la fiction, l’improvisation travaillée, œuvrant à « vider le débat » en allant au bout de la « dialectique entre les uns et les autres », rendent inaudible le propos essentiel sur la néocolonisation. Si la position de Philippe Adrien ne fait aucun doute, il faudra attendre un ultime impromptu d’un Monsieur (black) Loyal venu de l’auditoire dire, en peu de mots bien « slamés » : l’altérité est valeur positive, reconnaissons-la mais ne nous y arrêtons pas. Sauf que deux heures et trente minutes sont passées et que l’on a, sinon compris, du moins tout entendu déjà.

Beau Projet Conrad, plein de belles intentions, donc, plein aussi de ces erreurs de jeunesse d’un Philippe Adrien pourtant expérimenté, mais qui voudrait trop en dire. La scénographie, les lumières et la mise en scène restent, comme toujours, de très belle facture. Mais la dramaturgie est maladroite et, malgré le discours didactique, la polyphonie des voix reste étrangement confuse. 

Cédric Enjalbert


Le Projet Conrad. Un avant-poste du progrès

Création collective d’après Joseph Conrad

Mise en scène : Philippe Adrien

Avec : Marjorie Heinrich, Philippe Crubézy, Mary Owen, Arnaud Carbonnier, Jean O’Cottrell, Tadié Tuéné, Paulin F. Fodouop, Vladimir Ant

Conseil historique : Étienne Arnoud

Collaboration artistique : Clément Poirée

Collaboration à la dramaturgie : Vladimir Ant

Scénographie : Erwan Creff, assisté de Caroline Aouin

Lumières : Pascal Sautelet, assisté de Maëlle Payonne

Musique : Stéphanie Gibert

Maquillages et masques : Faustine-Léa Violleau

Costumes : Hannah Sjödin

Vidéo : Julien Feder

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 17 septembre au 25 octobre 2009, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures, supplémentaire le samedi 3 octobre 2009 à 15 h 30, relâche le mardi 6 octobre 2009

Durée : 2 h 45 avec entracte

18 € | 14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

enkidu 24/09/2009 15:45


L'exercise était rude : traiter d'un sujet tellement compliqué que cela fait 1 siecle que la société n'a pas reussi à l'apprehender.
Pire, la société française de 2009 fuis le sujet, car il est devenu trop encombrant à force d'être mis de côté.

Pourtant, l'equipe de Philippe Adrien reconnait l'importance des differentes diramations que le probleme colonial/racial a developpé de 1897 à ce jour, et a courageusement decidé de prendre le
toreau par les cornes. Bravo #1.

Continuons : le recit de 1897 ne peut, tout seul, convoyer toutes les complexités que ce sujet represente aujourd'hui. Donc trés bonne choix de mettre en scene les dynamiques et interrogations
actuelles, dans leur integralité, même les plus banales. Bravo #2

La plus grande reussite de l'equipe, par contre, est d'avoir reussi à faire cela en gardant une certaine legereté. Je le repete : le sujet ne s'y prête pas, et l'humeur du public en pleine crise
economique non plus. Donc Bravo #3.


Certes, il ne faut pas aller voir cette piece par divertissement. Mais vous les saviez déjà : il y a hollywood pour cela. Si par contre vous n'avez pas renoncé à utiliser votre cerveau, malgré la
pensée unique, malgré la crise, allez voir cette piece, avec un ami mefiant de preference.

bien à vous
enkidu


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