ACCUEIL | POURQUOI CE JOURNAL ? | L’ÉQUIPE DES RÉDACTEURS | LE LIVRE D’OR | NOUS ÉCRIRE | NOUS SUR FRANCE CULTURE | NOUS SUR « LE MONDE »
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Ouverture du Festival de Charleville-Mezières
Le 15e Festival mondial des théâtres de marionnettes s’ouvre ce vendredi 18 septembre 2009 sous un soleil qui augure d’une très belle édition. La mignonne ville ardennoise va vivre pendant dix jours sous la magie d’un art qui n’est plus depuis longtemps destiné aux seuls enfants.
Le Festival vit cette année une mutation, après le décès en 2006 de son fondateur et directeur Jacques Félix. Son fils Jean-Luc, qui enseigne depuis dix-huit ans à l’École nationale supérieure des arts de la marionnette (ESNAM) de la ville, lui succède. Il hérite d’une œuvre commencée en 1945 avec l’Association des petits comédiens de chiffons autour de quelques « cœurs vaillants » et scouts, puis avec la première édition en 1961 d’un festival qui reste encore aujourd’hui à taille humaine. Par le nombre de spectacles, mais surtout par l’implication de nombreux bénévoles, autour de 400 cette année dont 150 familles pour accueillir 120 compagnies.
Jean-Luc Félix raconte ses dîners hebdomadaires avec son père qui tournaient autour de leur passion commune. Mais, tout en gardant les intuitions de départ – l’implication des bénévoles et la dimension internationale –, il convenait de professionnaliser le Festival, d’un point de vue technique notamment. C’est un des principaux objectifs que s’est fixés Anne-François Cabanis, sa nouvelle directrice artistique, avec celui de passer d’un festival triennal à biennal.
L’héritier d’une hacienda chilienne
La nouvelle équipe propose au public une édition resserrée du festival, mettant l’accent sur quelques pays en particulier. Cette année, le Québec, le Chili et la Belgique sont particulièrement à l’honneur.
Ainsi, au théâtre municipal, l’ouverture du Festival a été marquée par une représentation de l’Héritier de Jaime Lorca, par sa Compagnie Viaje inmovil. Ce spectacle, créé au Chili en septembre 2008 et qui tourne en France depuis janvier 2009 (Théâtre 71 de Malakoff, Scène nationale de Sète), évoque la vie de deux frères, au xviiie siècle, sur fond de conquête du Nouveau Monde.
Lorca y évoque l’histoire de la deuxième génération de colons au Chili, leurs difficultés matérielles, la présence oppressante de l’Inquisition, les échos bien lointains de la cour d’Espagne et surtout les luttes intestines entre les propriétaires fidèles au roi et les créoles, des Espagnols nés dans la colonie, plus ouverts aux idées progressistes venues d’Europe ou d’Amérique du Nord.
© Claudio Perez
La belle Dolorès épouse Nepomuceno, qui vient d’hériter d’une hacienda dont il part prendre possession, au prix d’un périlleux voyage. Le couple aura deux fils. Le premier est si monstrueux qu’ils ne le nomment ni le baptisent et s’empressent de le cacher, sous la garde d’une servante noire, India.
Nepomuceno doute qu’il soit le père du second, Raimundo, aussi brillant que son aîné est idiot, et promis à un bel avenir dans l’Académie royale. El Ultimo Heredero raconte les quatre saisons de la vie de ces deux fils : le titre espagnol de la pièce annonce qu’un drame se prépare…
Sur une scène noire, le scénographe Eduardo Jiménez métamorphose un castelet mobile et anime un véritable ballet d’escaliers, déployant ainsi tous les recoins de la grande demeure. Il crée alors deux univers : l’un, extérieur, infini, d’où parviennent les bruits des chants et d’une nature impressionnante ; l’autre, intérieur, confiné, où les comédiens chuchotent.
Mêlant le français à l’espagnol surtitré (avec quelques à-peu-près), l’histoire est servie par un jeu d’acteur irréprochable. Les quatre comédiens portent des marionnettes à taille humaine d’Enrique Gomez, qui évoquent les jeunes enfants, les personnages secondaires et surtout les habitants de la colonie qui gravitent autour de la famille. Comme si de demeurer dans ces terres hostiles les transforment progressivement en êtres articulés par d’obscures puissances.
Un doctor Frankenstein belge
Une autre illustration de cette dimension internationale est la dernière création du Theater Taptoe, des fidèles du Festival depuis 1982 : les Belges s’approprient le très britannique Frankenstein, mis en scène par Luis Zornoza Boy.
Cette variante romanesque de Prométhée, née de l’imagination de Mary Shelley au début d’un xixe siècle passionné par les prouesses scientifiques, trouve avec le Theater Taptoe une nouvelle dimension. Plus qu’une réflexion sur le pouvoir de la science qui s’affranchit des lois de la nature ou des dieux, il s’agit d’une méditation sombre sur les rapports de la vie et de la mort : « La mort devient la vie… la vie devient la mort. ».
Le vieux docteur Victor Frankenstein « sent venir la mort » et se souvient, en un long flash-back, de sa jeunesse, de son amour pour Élisabeth, de ses études de médecine… Interrogeant la mort, il perce les secrets de l’origine de la vie ; mais sa créature monstrueuse se retourne contre lui. Jusqu’à ce que celle-ci porte, telle une pièta, son créateur décédé.
© Luk Monsaert
Mêlant marionnette à gaine, jeux d’ombre, projection, cinéma Super 8 et jeu de comédiens, le Theater Taptoe crée un univers gothique. Le travail de la lumière et des couleurs (du gris au bleu en passant par le rouge), l’utilisation de l’eau (tantôt pluie, tantôt soin ou toilette mortuaire), soulignent les évolutions des personnages et le drame qui les lie. Les lamentos des Agnus accompagnent chaque nouvelle mort de leur Requiem. Enfin, l’espace scénique, réduit à une pièce délimitée par des films plastiques, contribue à un sentiment d’étouffement.
Si la marionnette de Victor n’est qu’une technique théâtrale parmi d’autres dans ce travail, son utilisation est signifiante : en un troublant renversement des rôles, l’homme est ici marionnette et le monstre comédien.
Des rencontres nocturnes, place Ducale
La journée à Charleville s’achève place Ducale, et la nuit commence. Philippe Priasso y présente une « pièce terrassante », créée en 2006, où il danse avec une pelleteuse, sur une chorégraphie de Dominique Boivin, assisté de Christine Erbé. Avec une précision au millimètre (saluons la maîtrise des conducteurs Éric Lamy et William Defresne en alternance), à deux doigts parfois de prendre des risques, le danseur joue de tendresse, de violence parfois, avec la machine… créant un ballet de toute grâce et beauté, alors que la nuit résonne de la voix de la Callas entonnant le « Réponds à ma tendresse », de Samson et Dalila. Ces Transports exceptionnels, d’une passion où l’un des amants peut perdre la vie, font d’un outil des plus disgracieux une œuvre d’élégance et bouleversent le rapport de l’homme à la machine : l’outil est tout à la fois un partenaire auquel l’humain s’attache, mais aussi le monstre dans lequel il est réduit à l’état de pantin désarticulé.
À côté du In et du Off, les rues aux alentours accueillent aussi des spectacles, moins nombreux semble-t-il cette année. Les vitrines se remplissent de marionnettes, un marchand de gaufres en a même dessinées sur sa camionnette.
À deux pas, la galerie du Caveau accueille l’exposition « Par le trou de la serrure », déconseillée aux moins de 14 ans. Une bien « stimulante » exposition de Xavier Van der Stappen et Paola Rossetto sur une dimension méconnue de l’art de la marionnette. Le visiteur averti découvre des fétiches phalliques africains, des lingams hindouistes, mais aussi des gravures et – surtout – les pantins de lupanar de l’Erotikon Theatron d’Auguste Poulet-Malassis (le bien-nommé), dans la rue parisienne de la Santé (la bien-nommée aussi). Une expo « en l’hommage à l’esprit d’ouverture de Jacques Félix ». Soit. La nuit s’annonce chaude à Charleville-Mézières. ¶
Olivier Pradel
Les Trois Coups
Festival mondial des théâtres de marionnettes
BP 249 • 08103 Charleville-Mezières cedex
03 24 59 94 94 | télécopie : 03 24 56 05 10
El Ultimo Heredero (l’Héritier), de Jaime Lorca
Compagnie Viaje Inmovil
Mise en scène : Jaime Lorca
Assistante mise en scène et écriture : Teresita Iacobelli
Assistant dramaturgie : Christián Ortega
Acteurs : Teresita Iacobelli, Matías Jordán, Tatiana Torés, Jaime Lorca
Scénographie : Eduardo Jiménez
Musique : Daniel Tijero
Lumière : Tito Velásquez
Son : Robert Diaz
Costumes : Juana Cid
Masques : Alejandra Rubio
Marionnettes : Enrique Gomez
Photos : © Claudio Perez
Théâtre municipal • place du Théâtre • 08100 Charleville-Mézières
Vendredi 18 septembre 2009, à 20 heures ; samedi 19 septembre 2009, à 15 heures et 20 heures
Durée : 1 h 30
14 € | 8 €
Doctor Frankenstein, d’après Mary Shelley
Compagnie Theater Taptoe • Abrahamstraat 15 •B-9000 Gent (Belgique)
+ 32 (0) 9 223 67 58 | télécopie : + 32 (0) 9 233 54 67
Mise en scène : Luis Zornoza Boy
Avec : Steve De Schepper, Luk De Bruyker (le monstre), Dirk De Strooper (Victor Frankenstein)
Traduction : Pilou Hubin, Luis Zornoza Boy
Concept : Luk De Bruyker, Dirk De Strooper, Luis Zornoza Boy
Son : Bart Beys
Lumière : Alain Ongenaet
Décors : Wim Van de Vyver, Dirk De Strooper
Figures : Luis Zornoza Boy
Technique : Alain Ongenaet
Film : Roel Bouquet, Michiel Coene
Photos : © Luk Monsaert
Salle Delvincourt • 18, rue Delvincourt • 08100 Charleville-Mézières
Vendredi 18 et samedi 19 septembre 2009, à 15 heures et 20 heures
Durée : 50 minutes
14 € | 8 €
En tournée dans le département, le 26 septembre 2009 (20 h 30) à Fumay, le 28 septembre 2009 (10 heures et 14 heures) à Revin, et le 29 septembre 2009 (14 h 30 et 20 h 45) à Vrigne-aux-Bois
Transports exceptionnels
Compagnie Beau Geste
Chorégraphie : Dominique Boivin
Assistance à la chorégraphie : Christine Erbé
Interprète : Philippe Priasso
Conducteurs : Éric Lamy ou William Defresne
Régie coordination : Christine Erbé ou Gisèle Greau
Coproduction : Scènes du Jura
Place Ducale • 08100 Charleville-Mézières
Vendredi 18 septembre 2009, à 22 h 30 ; samedi 19 septembre 2009, à 15 heures
Durée : 25 minutes
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.
Derniers commentaires