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18 septembre 2009 5 18 /09 /septembre /2009 15:22

J’exile, tu exiles, il exile,
nous isolons


Par Claire Néel

Les Trois Coups.com


En mai, sur la place Saint-Sulpice, quelques extraits de la pièce d’Alexandra Badea, « Contrôle d’identité », avaient été lus dans le cadre du 5e Salon du théâtre. C’était une découverte séduisante. Trois mois plus tard, au Tarmac de la Villette, cette chrysalide est un spectacle. La séduction laisse place au mystère. Si les points d’interrogation s’amoncellent dans nos esprits, notre faim de sensations est rassasiée.

Alexandra Badea est un jeune (29 ans) auteur et une metteuse en scène roumaine, qui vit en France depuis six ans. Elle n’a pas le droit de voter ici et se sert de la scène pour faire entendre sa voix. Ou celle d’autres qui, contrairement à elle, n’ont pas le droit d’être en France. C’est ce qu’elle fait avec cette pièce, Contrôle d’identité, où elle raconte l’exil d’un homme. Elle s’est inspirée de l’histoire vraie d’un jeune Kurde qui s’était suicidé dans un centre de rétention français, lorsqu’il avait appris qu’il serait certainement reconduit en Turquie, où il était condamné à mort.

Elle nous propose une plongée à l’intérieur de ce jeune homme, avec tous ses souvenirs, ses fantômes, ses pas jusqu’au centre de rétention, où il attend. Pour le moment. Il s’est construit des murs, d’épaisses parois en lui, qui le rendent imperméable à l’autre. Seul, en définitive, il se passe en boucle les images de son chemin vers cet exil hors de lui-même. L’écriture est tissée en saccade de mots, de poings martelés dans la tête de l’étranger, à l’image de la violence dans laquelle il baigne.

Une plongée, oui. Une immersion. Pas d’histoire avec un début en « Il était une fois » et une fin en « Ils se marièrent », ou « Ils moururent tous dans d’atroces souffrances ». Non. Des mots. Des images. Ne pas chercher à saisir un fil à tirer de sa pelote, pas de mailles, pas de tricot. Un comédien (têtu et parfait Razvan Oprea) peut, à la rigueur, constituer pour nous un repère. C’est le seul qui garde le même personnage, clairement, pendant tout le spectacle. Les autres gravitent autour de lui, représentent ses pensées ou des personnages croisés en route. Mais le personnage phare malmène tout de même sa fonction de guide, car il joue avec le temps et les retours en arrière…

© Éric Legrand

Ce que l’on perçoit, au final, ce sont des instants de vies en forme d’histoires miniatures, donnés en vrac, décousus, qui nous donnent une vague idée d’un tout. Assez intrigant. Si l’on ne perd pas pied, on se raccroche à beaucoup, beaucoup de sensations. Car le spectacle ne manque pas de nous en procurer. Le flot des mots choque, déjà, mais c’est surtout la mise en scène et l’interprétation qui frappent.

Un carré de néons verticaux dessine une cage sur le plateau. Un des fameux murs dont parle la pièce. C’est l’espace que le personnage exilé ne quittera pas, sauf quand il décidera de faire s’écrouler l’ultime façade : « Les seuls murs dont je peux m’évader sont mes murs. Ma chair. Évader de ma chair. […] Let’s go ! »… Tout ce qu’éprouve l’étranger se joue dans cette cage, ainsi que l’évocation de ses souvenirs. Elle est le lieu d’accueil du monde visuel de la mise en scène. Riche, en décalage avec le texte pour l’éclairer d’un jour encore plus sombre, plus dur. Surprenant, efficace. Le corps des comédiens se transforme en langage pour dire la violence. Ainsi, l’état de rupture d’avec le monde jaillit du corps de l’exilé qui ne peut, concrètement, retenir aucune caresse proposée par celle qu’il est censé aimer. Ses bras ne peuvent pas l’enlacer, ils retombent. Et elle, enthousiaste, s’acharne, avec le sourire, à faire en sorte qu’il pose ses mains sur elle. En vain. Le résultat visuel est à la fois drôle et horrible.

Alexandra Badea, dans sa mise en scène, est prolifique en détournements pour toucher plus fort. Le point culminant étant peut-être ici sa déclaration des droits de l’homme dans les éclats de rire, qui ne peut pas laisser indifférent. Ni insouciant. Les comédiens respectent pleinement ce projet. Il se dégage de leur quatuor une unité sans fausses notes, chacun apportant sa personnalité à l’édifice. On les sent désireux de dire et responsables de la parole qu’ils exhibent. 

Claire Néel


Contrôle d’identité, d’Alexandra Badea

Compagnie Europ’artes

Mise en scène et scénographie : Alexandra Badea

Avec : Madalina Constantin, Carine Piazzi, Corentin Koskas, Razvan Oprea

Chorégraphie : Serge-Aimé Coulibaly

Création vidéo : Émilie Aussel

Création lumières : Philippe Amblard

Tarmac de la Villette • parc de la Villette • 75019 Paris

Réservations : 01 40 03 93 95 – www.letarmac.fr

Du 15 au 26 septembre 2009, du mardi au vendredi à 20 heures, samedi à 16 heures

Durée : 1 h 10

16 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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