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17 septembre 2009 4 17 /09 /septembre /2009 12:13

Denis Lavant : une présence magnétique


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Denis Lavant, trop rare sur les planches, a choisi le festival « Seul en scène » pour nous rappeler quel magnifique comédien il peut être. En une heure, il donne une leçon de théâtre en interprétant avec brio ce bref récit de Jean-Pierre Martinet en forme de monologue.

Pirouette initiale : Lavant pénètre sur scène quelques secondes, en long manteau gris. D’un geste, il projette dans la lumière une poignée de paillettes en annonçant le titre du spectacle : la Grande Vie. Sa manière à lui de faire entendre toute l’ironie contenue dans ce titre. Denis Lavant, c’est d’abord une force, une présence. Un corps à la fois frêle et puissant, une silhouette immédiatement reconnaissable. À peine reparaît-il sur le plateau et l’on sait qu’on ne le quittera pas des yeux pendant une heure.

Celui qui se raconte est une sorte d’antihéros désabusé et pince-sans-rire, qui va méthodiquement nous détailler les recoins de son existence minable. Laid, asthmatique, pourvu d’une « tête d’avorton maussade », il est aussi gris que le mur du cimetière Montparnasse, qu’il longe chaque jour pour se rendre à son travail. Il a fait sien cet adage : « Vivre le moins possible pour souffrir le moins possible ». Coincé entre la place Denfert-Rochereau et l’avenue du Maine, dans ce quatorzième arrondissement qu’il ne quitte jamais, il constate, impassible : « Le monde est une prison, ma cellule me suffisait ».

Jean-Pierre Martinet n’est pas pour autant un auteur misérabiliste. Chez lui, le grotesque n’est jamais loin. Ainsi, son personnage est-il employé chez un marchand de couronnes mortuaires. Il fantasme sur les jeunes veuves qu’il y croise, et bande en leur citant les Oraisons funèbres de Bossuet. Le reste du temps, il veille avec le plus grand sérieux sur la tombe de son père, qu’il aperçoit de sa fenêtre. Dans cette farce macabre, la petite histoire rejoint la grande : si j’ajoute que ce père, ancien collabo, a dénoncé sa femme comme juive à la Gestapo parce qu’elle le trompait et a prénommé son fils Adolphe, vous aurez un aperçu de l’humour noir de l’auteur.

« la Grande Vie », avec Denis Lavant

Denis Lavant n’a pas choisi cette œuvre par hasard. Ce mélange de tragique et de bouffonnerie l’accompagne depuis toujours. On serait tenté de dire qu’il le porte sur sa personne. Tantôt juché sur son tabouret de bar, tantôt « jouant » les scènes avec une grande économie de moyens, il campe son personnage avec une justesse parfaite. Le public ne s’y trompe pas, et rit franchement au récit des amours d’Adolphe et de Mme C., la concierge à l’énorme poitrine qui l’a un jour choisi comme amant. Comme elle mesure deux mètres et que lui n’est qu’un « avorton », leurs rapports prennent une tournure des plus curieuses, et il devient un « homme-phallus », comme il y a des hommes-canons…

Dans tous les spectacles présentés lors de ce nouveau festival « Seul en scène », le langage est à l’honneur. À cet égard, ce n’est pas le moindre des mérites de Denis Lavant que d’avoir su nous faire partager la poésie très particulière qui émane de ce bref récit. Martinet a le sens de l’adjectif. Dans cet univers où l’on meurt lentement de chagrin ou d’ennui, les chambres sont forcément « froides », les décorateurs « neurasthéniques ». Adolphe habite au 47, rue Froidevaux, et l’auteur comme le comédien retournent dans tous les sens et avec délectation ce nom à la poésie terrible. Quant à la rue voisine qui coupe en deux le cimetière Montparnasse, elle est rebaptisée « boulevard Ossements ».

Évidemment, c’est très noir, à mille lieux des romans sentimentaux inoffensifs qu’on nous vend aujourd’hui à la pelle. On pense souvent à Céline, pour l’outrance et la faconde, à Emmanuel Bove aussi, pour la peinture amère des destins grisâtres. On est presque surpris d’entendre tout à coup nommer la tour Montparnasse tant le Paris qui est évoqué paraît sans âge, hors du temps. Un Paris finalement plus littéraire que réaliste.

On sait gré à Denis Lavant d’avoir exhumé ce texte resté confidentiel. Jean-Pierre Martinet, trop tôt disparu, est connu d’une poignée d’admirateurs qui vénèrent son œuvre. Plusieurs de ses livres ont été réédités ces dernières années. À la fin du spectacle, Adolphe sombre dans la folie et se met à surveiller la tombe de son père avec un fusil à lunette, veillant « sur les morts comme Dieu sur les vivants ». Denis Lavant, braquant sur nous son fusil de théâtre, fait passer un frisson. Un seul regret : que Jean-Pierre Martinet n’ait pas été là pour voir ça. 

Fabrice Chêne


La Grande Vie, de Jean-Pierre Martinet

Texte disponible aux éditions de l’Arbre vengeur

Avec : Denis Lavant

Le Trianon • 80, boulevard de Rochechouart • 75018 Paris

Réservations : 0 892 707 507

Le 13 septembre 2009 à 17 heures

Durée : 1 heure

25 € | 20 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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