Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 21:16

Sublime sordidité

 

Le Théâtre du Rond-Point inaugure en beauté la saison. Alain Gautré y adapte sa « Chapelle-en-Brie », éditée en 1996 aux éditions Théâtrales, avant une grande tournée en France. Cette chronique d’une fratrie ordinaire, tristement banale, vire au drame familial des plus effarants.

 

Il pleut sur la Brie. Depuis quarante jours. André Cheutié (Jean-Pierre Darroussin) est seul dans une poussiéreuse demeure familiale, où il rassemble ses trésors : des papiers de famille, des meubles anciens montés sur moellons, les meilleurs crus de sa cave… Mais est-ce vraiment la montée des eaux qui le menace ? Le vieux Briard, riche propriétaire terrien, ancien maire de la commune de La Chapelle-en-Brie (ne cherchez pas, elle n’existe pas), se soucie plus de Dieu et de ses cantiques que de l’amour du prochain. Ce misanthrope avare, tartuffe à ses heures, trouve dans la verbicrucie l’exutoire de ses obsessions. Toute une vie dans un cadre.

 

Autant dire que la visite de ses trois jeunes frères, en cette nuit de Toussaint, sera inopportune. Il y a tout d’abord Albert (Pascal Elso), D.R.H. chez Mouse, une boîte américaine qui vend du rêve et plonge ses salariés dans un vrai cauchemar libéral. À l’opposé de son aîné qui accapare la vie des autres, lui veut jouir de la sienne. Non satisfait de sa très belle épouse Annie-Claire, il goûte aux joies du S.M. avec la ténébreuse Alexandra ! Arrive dans la soirée Alain (Patrick Bonnel). Ce flic de la famille, petit tyran de la fratrie, se targue de « rattraper les conneries des siens ». Mais le preux chevalier est-il irréprochable ? Il ne manque plus qu’Arnaud, le petit dernier qui a mal tourné : il passera en coup de vent, entre deux concerts à l’étranger. Mais d’où lui vient cette passion saugrenue pour les musiques tzigane, juive ou arménienne ?

 

« La Chapelle-en-Brie », avec Jean-Pierre Darroussin

© Brigitte Enguérand

 

Ces quatre « A » – l’avare, le jouisseur, le tyran, le marginal – rassemblent comme les quatre faces d’une unique gorgone… monstre absent qui pourrait ressurgir des enfers. Car la Toussaint est la veille du Jour des défunts. Quels sont les fantômes qui pourraient hanter cette nuit ? Quel terrible et sordide secret de famille pourrait ressurgir ? Que tente de laver cette eau qui coule sans discontinuer ? Les nauséeux relents de la station d’épuration construite par Alain lors de son bref mandat municipal ? Une honte familiale ? Ce déluge n’est pas celui de Noé, car dans cette arche-manoir la vie est étouffée au lieu d’être purifiée.

 

Darroussin est transfiguré. La barbe poivre et sel, le dos voûté, le geste lent, la colère pointant à la commissure des lèvres… il offre au personnage du vieux Cheutié l’odeur rance qui le fait exécrer et cette fragilité du petit vieux qui le rend attachant. Il forme avec Pascal Elso (Albert) un très beau duo d’acteurs… Elso titube, se prend les pieds, tente désespérément de rester jeune (merci à Catherine Oliveira pour le bon goût de son costume). Il offre au sanguin Albert une puissance teintée de folie. Mis à part Philippe Risler (Arnaud) et Florence Payros (Alexandra) qui ne font que passer, le troisième grand rôle, celui d’Alain, est hélas surjoué. Patrick Bonnel multiplie les postures et autres jeux de jambes, tout droit sortis d’un policier de série B.

 

Cela n’était pas nécessaire, tant l’humour cynique du texte d’Alain Gautré se suffit à lui-même. Avec La Chapelle-en-Brie, l’on rit beaucoup de choses graves. L’on contemple aussi un tableau dont le réalisme est souligné de poésie par le jeu des acteurs, mais aussi par les lumières d’Orazio Trotta ou l’incessant ruissellement des eaux que nous offre Sébastien Trouvé.

 

Cette pièce commence comme une chronique d’une fratrie ordinaire. Tristement banale. Elle s’achève comme le plus effarant des drames familiaux. Alors, si vous allez la voir (ce que je ne saurais que vous conseiller), soyez vigilants aux moindres détails, comme à autant d’indices qui prendront place au final dans un tableau des plus surprenants. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


La Chapelle-en-Brie, d’Alain Gautré

Mise en scène : Alain Gautré

Assistante à la mise en scène : Sarah Gautré

Avec : Patrick Bonnel (Alain Cheutié), Jean-Pierre Darroussin (André Cheutié), Pascal Elso (Albert Cheutié), Florence Payros (Alexandra Selymes), Philippe Risler (Arnaud Cheutié)

Scénographie : Orazio Trotta, Alain Gautré

Lumières : Orazio Trotta

Costumes : Catherine Oliveira

Création son : Sébastien Trouvé

Maquillages : Céline Fayret

Direction technique : Luc Muscillo

Coach violon : Bruno Girard

Théâtre du Rond-Point • salle Jean-Tardieu • 2 bis, avenue Franklin-D.-Roosevelt • 75008 Paris

Réservations : 01 44 95 98 21 ou 0 892 701 603

ou www.theatredurondpoint.fr

Du 15 septembre au 31 octobre 2009 à 21 heures, le dimanche à 15 h 30, relâche les lundis et le 20 septembre 2009

Durée : 1 h 45

28 € | 24 € | 20 € | 16 € | 14 € | 10 €

En tournée :

• 3 novembre 2009 au Théâtre André-Malraux (Rueil-Malmaison)

• 5 novembre 2009 à la Ferme de Bel-Ébat (Guyancourt)

• 7 novembre 2009 au Théâtre Georges-Leygues (Villeneuve-sur-Lot)

• 10 novembre 2009 au Théâtre de Cahors

• 13 et 14 novembre 2009 au Cratère, scène nationale (Alès)

• 17 novembre 2009 au Théâtre, scène nationale (Narbonne)

• 20 novembre 2009 au Théâtre Jacques-Cœur (Lattes)

• 24 novembre 2009 à la Scène nationale d’Albi

• 27 novembre 2009 au Théâtre de Chelles

• 28 novembre 2009 au Théâtre Jean-Vilar (Saint-Quentin)

• 1er au 5 décembre 2009 à la Comédie de Picardie (Amiens)

• 8 décembre 2009 au Théâtre de l’Union-C.D.N. du Limousin (Limoges)

• 10 au 12 décembre 2009 au Théâtre national de Nice

• 15 au 19 décembre 2009 au Théâtre du Jeu-de-Paume (Aix-en-Provence)

• 7 janvier 2010 à l’espace Arc-en-ciel (Rungis)

• 9 janvier 2010 à l’espace Jean-Legendre (Compiègne)

• 12 janvier 2010 à L’Arc, scène nationale (Le Creusot)

• 15 et 16 janvier 2010 au Carré, scène nationale (Château-Gontier)

• 19 janvier 2010 au Théâtre municipal de Fontainebleau

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

a. Collin 06/11/2009 13:38


Bonjour, j'ai vu cette pièce hier soir et quelle déception !  Mise en scène inexistante, acteurs jouant "faux"; Même Daroussin ne "passe" pas, quand aux autres ils sont grotesques ( surtout
Bonnel et Elso)  et que dire de ce jeu de jambes .. des clowns
Vraiment A EVITER   D'ailleurs les applaudissements on été "timides" et aucun rappel


xavier 09/10/2009 12:58


j'ai l'impression de ne pas avoir vu la même pièce! J'ai trouvé Darroussin monocorde, comme s'il n'y avait eu de travail que sur le corps. Quant à la mise en scène, elle manquait de générosité;
sauf à de rares moments, les comédiens jouaient dans leur bulle, il n'y avait pas "théâtre": elle ne mettait pas en valeur le texte, pour peu qu'il y ait quelque chose à mettre en valeur. Toute
l'énergie des comédiens (sans doute très bons par ailleurs) était systématiquement torpillée. Même le jeune frère et la jeune femme ne réussissaient pas à insuffler une énergie en rentrant sur
scène. 


laurent 19/09/2009 00:14

j'ai beaucoup aimé ce spectacle et je trouve votre critique admirable, si ce n'est (selon moi) la petite injustice concernant Patrick Bonnel qui joue formidablement bien ce commissaire monolithique et grotesque,ainsi que les deux jeunes acteurs qui, selon vous, ne font "que passer", alors qu'ils ils ont ce que l'on appelle des seconds rôles, et qu'ils s'y montrent parfaitement convaincants. D'accord sur le reste: Pascal Elso joue finement un jouisseur destroy et Darroussin est comme toujours extraordinaire de présence, de sensibilité et de talent.

Rechercher