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13 septembre 2009 7 13 /09 /septembre /2009 20:08

Rien n’y fait : le texte a vieilli


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


Dépoussiérer Claudel. C’est le pari ambitieux de la Comédie-Française qui propose son « Partage de midi » sur les planches du Théâtre Marigny. A priori, tout est parfait. À commencer par un très beau duo : Marina Hands, en Ysé à la fois fragile et redoutable, et Éric Ruf, tout en pudeur et en émotions. La lumière, somptueuse, évoque Le Caravage, et les corps évoluent dans des décors partiels, qui génèrent le mystère. Mais, malgré toute l’élégance de la mise en scène, le texte reste bloqué sur ses élans mystiques et son accoutrement lyrique, et on finit par décrocher.

Le décor est celui d’un paquebot en route pour la Chine. De larges cordes tendues découpent l’espace, et une voile déployée occupe le fond de scène. Sous le soleil écrasant de midi, Ysé fait son entrée. Robe rouge, talons hauts et boucles platine. Autour d’elle, trois hommes : De Ciz, son mari, qui incarne l’ordre moral ; Amalric, l’aventurier vulgaire et fort qui prétend pouvoir la protéger de tout y compris d’elle-même, et Mesa, le poète éclairé consumé par sa passion pour la blonde Ysé.

Ces figures archétypales du schéma amoureux donnent naissance à un ballet où chaque situation est poussée jusqu’à l’épuisement. La passion y est asphyxiante. Mesa ne voit qu’Ysé et plus rien autour. Le haut style de Claudel accentue ce sentiment. On a du mal à respirer, noyé dans ce flot poétique qui cherche la perfection dans chaque image. Les vers libres du dramaturge finissent par enfermer les deux amants dans un tête-à-tête mortifère et suranné.

Dans Partage de midi, l’enjeu autobiographique est de premier importance. Cette passion fait écho à celle que lui inspira Rosalie Vetch, une femme mariée, mère de quatre enfants. Une femme « interdite », qu’il rencontra sur un bateau qui regagnait la Chine où il occupait alors le poste de vice-consul à Fou-Tcheou. En 1904, elle le quitte alors même qu’elle est enceinte de lui, une paternité qu’il découvrira bien des années plus tard. Fortement atteint par cette séparation, Claudel écrit une première version de la pièce en 1905, mais n’en autorisera la création qu’en 1948.

Cette version, la première, est donc à la fois sombre et transfiguratrice à l’image des lumières d’Éric Soyer. La morsure du soleil de midi de l’acte I renvoie à la naissance du sentiment amoureux. Le deuxième acte se joue dans le clair-obscur d’un cimetière de Hong-Kong. De larges projecteurs noirs descendent du ciel et écrasent les deux amants. Presque sous-éclairé, Éric Ruf projette une ombre gigantesque et angoissante. En réponse, la blancheur spectrale d’Ysé à la fin explore la piste d’une rédemption poétique.

Marina Hands joue Ysé. D’un certain point de vue, elle est toutes les femmes : la séductrice légère et vaniteuse qui terrasse les hommes, la maîtresse docile et fragile qui sombre dans la folie et l’amoureuse totale prête à tout renier pour vivre sa passion. Un grand rôle pour une grande comédienne. On s’incline face au jeu de Marina Hands. Son naturel et sa sensualité dynamitent pleinement l’hermétisme de la langue de Claudel. Elle irradie, reprenant plus que dignement un rôle interprété en 1975 par sa mère, Ludmila Mikaël, sous la direction d’Antoine Vitez.

Éric Ruf est un partenaire inspiré. Consumé par sa passion et profondément touchant. Chez lui, la puissance émotionnelle est contenue. Prête à être libérée à tout moment, comme dans ce lumineux monologue de fin où Mesa s’adresse directement à Dieu. De son côté, Hervé Pierre campe un Amalric plus vrai que nature, hâbleur, gouailleur et antipathique au possible. Christian Gonon compose un mari trompé, à la fois froid, rationnel et distant.

À la mise en scène, Yves Beaunesne fait tout ce qu’il peut pour nous tenir en haleine. Mais rien n’y fait : le texte a vieilli. On culpabiliserait presque de devoir plisser les yeux pour comprendre ce qui se joue. On est assommé par cette écriture d’un autre âge qui a inspiré ces mots à Antoine Vitez : « La langue de Claudel rend compte de la vie. Cette forme est au langage parlé ce que la sculpture romane est au visage humain ». 

Ingrid Gasparini


Partage de midi, de Paul Claudel (version de 1905)

Comédie-Française • place Colette • 75001 Paris

http://www.comedie-francaise.fr

Mise en scène : Yves Beaunesne

Avec : Éric Ruf, Christian Gonon, Hervé Pierre (de la Comédie-Française) et Marina Hands

Collaboration artistique : Marion Bernède

Scénographie : Damien Caille-Perret

Costumes : Patrice Cauchetier

Lumières : Éric Soyer

Bande-son : Christophe Séchet

Maquillages et coiffures : Catherine Saint-Sever

Conseiller chorégraphique : Frédéric Seguette

Théâtre Marigny • Carré de Marigny • 75008 Paris

www.theatremarigny.fr

Réservations : 0 892 222 333

Du 11 septembre au 3 octobre 2009, du mardi au samedi à 20 h 30 et le dimanche à 16 heures

25 € | 35 € | 45 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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