Lundi 14 septembre 2009 1 14 /09 /2009 19:05

Réglé à la syllabe près

 

Deux guitares et une petite trompette à poire, arrangée maison, attendent patiemment dans la petite salle du Théâtre Essaïon que les spectateurs s’asseyent. Deux énergumènes apparaissent alors en marmonnant. Ils vont tirer les mots par les cheveux pour tourner le progrès en ridicule. Loin d’être les premiers à le faire, ils reprennent ceux qui, avant eux, excellaient dans le domaine : Raymond Devos, Pierre Dac, Boris Vian, Jean Villard et bien d’autres. Un pari risqué…

 

lettrine-didot-102pt-R.gif aymond (François Rascal) et Raymond (Éric Cénat) se répondent en parlé-chanté : l’un capte les ondes radiophoniques qui sont dans l’air, ce qui le transforme parfois en récepteur de radio, l’autre se moque de cette absurdité. La musique comme complice, ils miment le « progrès atomico-explosif », se demandent ce qui fait rire les atomes, grimacent, imitent, dansent, se déshabillent… Ils passent d’un sujet à un autre avec aisance, presque sans transition et avec une étonnante harmonie. Ils nagent dans l’absurde, en ne perdant pas de vue leur satire de la « modernité ».

 

Les propos qui sont assemblés ici nous rappellent que la course au progrès nous entraîne sans cesse sans que l’on s’en aperçoive. Les deux Raymond, eux, sont assis sur le bord du chemin et nous saluent, en riant de cette course excessive qui tourne parfois au ridicule. Ils dénoncent, par exemple, la folie des notices pour chaque chose : « Toute la vie, il faut s’y faire, pour faire l’amour, pour faire la guerre et même pour lire un mode d’emploi, il faut bien lire le mode d’emploi ». Ou encore, avec l’appui de cas farfelus, ils démontrent que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». L’accent est mis également sur divers sujets tels que la consommation, les syndicats, l’écologie… En bref, ils observent notre quotidien à la loupe et nous révèlent à quel point nous ne sommes plus choqués par un progrès qui atteint parfois la démesure.

 

On n’arrête pas le progrès est très habilement monté et ressemble à un patchwork. Les textes et les chansons s’enchaînent à la perfection, et le spectacle est réglé à la syllabe près. Impossible pour le spectateur de se reposer une seconde : les deux compères nous embarquent dans leur univers bien personnel pendant une heure trente qui passe à toute vitesse. Dans ces chansons et ces sketchs, ressortis du passé pour certains, les deux hommes sont parfaitement à l’aise et font preuve d’un réel talent de restitution. La plupart du temps, ils manient les mots des autres comme si c’étaient les leurs. D’autres fois, la chose paraît plus délicate : reprendre Devos, c’est audacieux… Leur reprise est amusante et non pas sans mérite, mais l’on ne peut pas s’empêcher de penser « C’est quand même mieux quand c’est Devos ». C’est néanmoins tout à fait réussi.

 

Par ailleurs, tous les deux ont le visage et le corps très expressifs, surtout François Rascal, qui torture ses traits jusqu’à devenir méconnaissable. Sur scène, ils investissent le peu de place auquel ils ont droit avec une énergie hors normes. Ce sont deux excités infatigables qui gagnent la participation enthousiaste du public, même s’ils cèdent parfois un peu trop facilement au gag burlesque et que, cherchant le rire, leur jeu manque un peu de subtilité…

 

La mise en scène minimaliste, quant à elle, n’est constituée que de quelques accessoires essentiels. Le choix de ne pas ajouter d’autre décor paraît assez judicieux, car l’atmosphère confinée de la minuscule salle de L’Essaïon aurait paru un peu étouffante. Ce sont ici les mots qui prennent toute la place, et c’est bien suffisant.

 

Le choix d’interprétation qui est fait dans ce spectacle est tout à fait intéressant. Malgré l’aspect assez chargé en amertume des sujets abordés, il ne s’agit pas moins d’un spectacle à caractère guilleret, où malgré l’ironie on rit de bon cœur. Éric Cénat et François Rascal sont comme deux clowns qui viennent nous faire rire sur des sujets qui, sur un autre registre, pourraient nous consterner. Et c’est réussi puisque, quand nous sortons du spectacle, nous nous interrogeons sur différents sujets d’actualité. Mais nous nous en amusons plutôt que de nous en affliger. 

 

Antoinette de Vannoise

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


On n’arrête pas le progrès, d’Éric Cénat et François Rascal

Fantaisie verbale et chantante, tout public, issue du Théâtre de l’Imprévu à Orléans

Théâtre de l’Imprévu • 108, rue de Bourgogne • 45000 Orléans

02 38 77 09 65 | télécopie : 02 38 52 97 16

theatre.de.l-imprevu@wanadoo.fr

Conception et interprétation : Éric Cénat et François Rascal

Mise en scène : Jacques Dupont

Costumes : Charlotte Villermet

Lumières : Philippe Debray

Production : Théâtre de l’Imprévu

Théâtre Essaïon • 6, rue Pierre-au-Lard • 75004 Paris

Métro : Hôtel-de-Ville ou Rambuteau

www.essaion-theatre.com

Réservations : 01 42 78 46 42

Du 9 septembre au 29 octobre 2009 à 20 heures, tous les mercredis et jeudis.

Durée : 1 h 30

20 € tarif plein | 15 € tarif réduit

Publié dans : Île-de-France | 2009-2010 - Par Les Trois Coups - Réagir ? - Voir les 0 commentaires - Partager    
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