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14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 13:07

La lumière de Flavie Avargues


Par Élise Noiraud

Les Trois Coups.com


Dans le cadre d’un festival de rencontres « Seul en scène », un personnage de professeur, « d’enseigneur » comme le nomme Jean-Pierre Dopagne, apparaît évident. Car, finalement, le professeur et sa classe entretiennent, ni plus ni moins, le même rapport que le comédien et son public. Cette évidence un peu troublante signe le début d’un spectacle qui brouille les pistes, et les genres. Qui sommes-nous ? Des spectateurs ou une classe ? Qui est-elle ? Une comédienne ou une prof ? La porte de la salle (de cours ou de théâtre ?) se referme, elle entre et nous tiendra au bord de ces limites durant toute une représentation. La leçon est dure, âpre, et le constat impitoyable sur le monde enseignant et l’implosion du système scolaire. On sort lessivé par cette histoire qui frotte là où ça fait mal. Mais néanmoins convaincus que les questions posées sont les bonnes. Et convaincus tout court par la performance de Flavie Avargues.

Petit col propre et serré, manteau bleu-gris d’institutrice, cartable en cuir. Elle passe par la salle et rejoint vite son estrade, sa scène, celle où trône le pupitre en bois, seul au milieu du plateau. Nous reproche avec un sourire malicieux de ne pas nous être levés à son entrée. Ça sent la poussière, la craie et les habits neufs de rentrée. C’est excitant comme un mois de septembre qui, malgré la tristesse de quitter l’été, annonce le retour du terrain d’aventure : l’école. Mais l’aventure, ici, est semée de ronces. Qui piquent, qui grattent, qui s’enfoncent dans les mollets, les genoux, les mains, partout.

Cette prof-là a mal. Et nous fait mal. Son constat n’est pas nouveau. Elle aimait les livres, rêvait le théâtre et la poésie, buvait avec respect les mots de ses professeurs, et a débarqué pleine de cœur et d’espoir dans le milieu de l’enseignement. Elle a vu un à un ses espoirs saignés et dépecés minutieusement. Par les collègues qui la dépriment, par les directeurs qui la découragent, par les élèves qui n’ont pas la moindre envie d’apprendre ni le moindre respect pour ce métier qu’elle considérait comme sacré. Tous sont responsables, aucun n’est coupable. C’est le simple panorama d’un système qui jette de plein fouet des rêves et des idéaux contre des falaises d’incompréhension et de désintérêt. Et cette prof qui ne sait pas manier l’indifférence ne pourra sortir de son cauchemar autrement que par la violence. Abandonnée, épuisée, hébétée.

« l’Enseigneur », avec Flavie Avargues

Néanmoins, et malgré le tragique constat du texte de Dopagne, l’Enseigneur n’est pas un spectacle triste. Dur, oui. Mais pas triste. Il a la malice des évidences douloureuses qui, à force d’être répétées, ne font presque plus mal. Et il a surtout la lumière de son interprète, Flavie« l’Enseigneur », avec Flavie AvarguesAvargues, impeccable et impitoyable dans ce rôle aux mille facettes. De la douceur à la violence, du tourbillon au calme le plus parfait, la comédienne enfile une galerie entière de rôles. Nous croque avec talent des profs, des élèves, le tableau non exhaustif d’un système scolaire en déroute et au milieu duquel la jeune prof qu’elle interprète se noie dans l’indifférence générale. Son travail est précis, vigoureux, très juste. Flavie« l’Enseigneur », avec Flavie AvarguesAvargues a su insuffler la vie dans chaque recoin de son travail. Elle brille par sa disponibilité et manie à merveille l’humour et l’autodérision. De son côté, Michel« l’Enseigneur », avec Flavie AvarguesBruzat a su, lui, inventer une scénographie qui, tout en étant très simple, offre mille possibilités. Et sa mise en scène évite l’écueil du voyeurisme ou de la facilité, nous offrant un travail en nuances, loin d’une réalité brute, tranchée ou manichéenne.

En définitive, voilà un texte dont la violence peut parfois déranger, mais qui bénéficie ici d’une telle intelligence de traitement qu’il se contente de nous poser les questions. Sans didactisme ni complaisance, Flavie Avargues, Michel Bruzat et Jean-Pierre Dopagne (qui a accepté, exceptionnellement, que son personnage masculin soit interprété par une femme) nous convient à un spectacle brûlant, et nécessaire. 

Élise Noiraud


L’Enseigneur, de Jean-Pierre Dopagne

Avec Flavie Avargues

Théâtre de la Passerelle • 5, rue du Général-du-Bessol • 87000 Limoges

05 55 79 26 49

theatre-de-la-passerelle87@wanadoo.fr

Mise en scène et scénographie : Michel Bruzat

Avec : Flavie Avargues

Costumes : Dolrès Alvez-Bruzat

Lumières : Franck Roncière

Le Trianon • 80, boulevard Rochechouart • 75018 Paris

Réservations : 0 892 68 36 22

Le 11 septembre 2009 à 19 heures

Durée : 1 h 20

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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