Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 10:55

Une réussite totale


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Au cinéma, depuis « l’Esquive » en 2004, Sara Forestier crève régulièrement l’écran. Aujourd’hui, avec « la Confession d’une jeune fille » de Proust, mis en scène par Patrick Mille, elle brûle les planches et s’impose comme une comédienne d’exception. Ce spectacle, créé à l’automne dernier dans la petite salle du Ciné 13 Théâtre, est repris dans le cadre du nouveau festival « Seul en scène » du Trianon, un évènement qui jusqu’ici tient toutes ses promesses.

Le pari semblait plus qu’osé : d’un côté, une jeune comédienne qui s’est plus souvent fait remarquer au cinéma qu’au théâtre (elle était cependant à l’affiche, en 2007, de l’Autre, de Florian Zeller, à la Comédie des Champs-Élysées et, au début de cette année, de la Nuit de l’iguane, de Tennessee Williams, à la M.C.93). De l’autre, un texte exigeant – un des premiers écrits de Proust –, une écriture tout en circonvolutions, a priori peu théâtrale. Le moins qu’on puisse dire est que la rencontre n’allait pas de soi… Le spectacle est pourtant une réussite totale grâce à l’extraordinaire présence scénique de Sara Forestier, qui donne chair à ce monologue désincarné de Proust.

C’est une gisante qui nous accueille, dans le noir : une jeune fille anonyme qui n’a plus que quelques jours à vivre, après une tentative de suicide par balle. Elle se relève néanmoins pour nous raconter ce qui l’a conduite à son geste désespéré. D’une voix d’abord lente et mal assurée, face au public, c’est à nous qu’elle se confie – choix de mise en scène radical parfaitement assumé par la comédienne, et qui aussitôt crée le trouble. Le spectateur devient le témoin des fêlures d’une jeune fille et de sa progressive déchéance.

Ce sont d’abord ses souvenirs d’enfance que l’on partage, souvenirs de vacances dans la propriété des « Oublis », qui est pour la jeune fille comme un paradis perdu. La sensibilité maladive de l’héroïne la rend dépendante d’une mère « avare » de ses caresses… Proust offre au passage quelques pages admirables sur le bonheur d’une promenade dans un jardin ensoleillé et sur la nostalgie de l’innocence enfuie. Puis vient l’initiation sexuelle par un petit cousin « très vicieux », et les égarements qui en découleront, vécus dans la culpabilité de ne pouvoir résister à la tentation. Malgré la résolution de vivre à nouveau dans la chasteté à la veille de son mariage, la jeune fille ne pourra dissimuler longtemps à sa mère tant adorée ses liaisons clandestines…

« la Confession d’une jeune fille »

Le metteur en scène, Patrick Mille, a l’audace des débutants. Sa scénographie plus que dépouillée – une simple chaise, un mur noir – coupe court au réalisme et nous fait pénétrer dans le monde intérieur du personnage. D’abord adolescente empruntée et timide qui se lisse sans cesse les cheveux, l’héroïne se métamorphose bientôt sous nos yeux en une houri provocante, tour à tour belle et laide, grimaçante et sublime. On reste béat d’admiration devant la maîtrise de cette toute jeune comédienne, qui joue à la perfection de sa voix, de son corps, de ses regards, et qui « tient » l’espace du plateau avec la maestria des plus grandes. Contrastant volontairement avec l’aridité du texte, le choix à première vue surprenant de certains intermèdes musicaux (deux chansons des Rolling Stones) permet d’introduire une dimension chorégraphique, nullement gratuite : comment mieux dire l’éveil à la sensualité que par cette danse délicieusement lubrique qui fait soudain monter la température de la salle ?

Magie de la littérature : un texte écrit il y a plus d’un siècle conserve tout son sens et toute sa saveur dans la bouche d’une jeune femme d’aujourd’hui, en jean délavé. C’est que le metteur en scène et sa comédienne parviennent à nous en faire saisir les moindres nuances. D’abord par des silences aussi lourds de sens que des mots, qui disent la douleur de la confession, comme si le personnage hésitait sans cesse devant l’aveu. Ensuite par des trouvailles fulgurantes, comme lorsque l’actrice, dans un même geste, dévoile son corps et se couvre le visage, magnifique représentation du conflit qui la déchire. Quant à la scène finale, paroxystique, elle est inoubliable.

Le pari de restituer toute sa force à ce texte relativement peu connu est pleinement tenu. Les amateurs de Proust seront peut-être surpris de découvrir que plusieurs thèmes majeurs de l’œuvre ultérieure – l’épisode du baiser du soir, l’ivresse de la mondanité, le lien entre volupté et culpabilité, la mère profanée – sont déjà contenus en germe dans une nouvelle écrite par l’auteur à l’âge de vingt-trois ans. Signe que Proust a sans doute mis beaucoup de lui-même dans cette « confession », où se joue sa propre tragédie intime. On ne peut en effet s’empêcher de penser que c’est sa propre crainte du « péché » que Proust a transposé sur la personne de cette jeune fille sans nom. Le « péché », pour lui, c’était l’homosexualité, aussi réprouvée à l’époque que les incartades d’une jeune fille de bonne famille. Ne lui restait, comme dit le texte, que l’« option pour la solitude ». 

Fabrice Chêne


La Confession d’une jeune fille, de Marcel Proust

Texte disponible chez Librio ou dans les Plaisirs et les Jours (La Pléiade, Gallimard, volume Jean Santeuil)

Mise en scène : Patrick Mille

Avec : Sara Forestier

Le Trianon • 80, boulevard de Rochechouart • 75018 Paris

Réservations : 0 892 707 507

Le 12 septembre 2009 à 21 heures

Durée : 1 heure

25 € | 20 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher