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10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 22:09

Rendez-vous manqué


Par Élise Noiraud

Les Trois Coups.com


C’est une rentrée tranquille au Théâtre de l’Opprimé. Le public est là, mais sans le désagrément d’une foule oppressante. Ma saison théâtrale s’ouvre sur une pièce de Brecht. Parfait, à mon sens, pour remettre les pendules à l’heure après la coupure estivale, en me plongeant dans son théâtre résolument politique. Ce soir, je viens découvrir une pièce que je ne connais pas, « Turandot ou le Congrès des blanchisseurs ». Une pièce que je n’ai pas lue, ni même parcourue avant la représentation. Une pièce que le fascicule que l’on me distribue ne résume pas non plus. Une pièce à soixante-dix-sept personnages. Une pièce mise en scène avec mille bonnes idées et de bons comédiens. Mais une pièce où je me suis, doucement, malheureusement mais résolument, perdue.

Attention, je fais œuvre d’une sincère remise en question, renforcée par le fait que l’amie qui m’accompagnait ce soir, et ne connaissait pas non plus la pièce, a beaucoup aimé le spectacle. Remise en question renforcée par cette interrogation : à quel moment aurais-je dû quitter le confort d’attendre que tout vienne à moi (l’histoire, le sens, les enjeux) ? À quel moment c’eût été à moi, spectatrice, d’accéder à la scène (mentalement, j’entends), et de faire un réel effort de compréhension ? Brecht voulait un théâtre face auquel le public soit dans une position active, de réflexion, d’implication. J’avoue, ce soir, avoir mollement renoncé et avoir trahi en ce sens le projet brechtien. Mais puisque je dois écrire un article et donner mon avis, essayons de chercher les raisons de ce renoncement, ou, plutôt, les causes de ce rendez-vous manqué. Suite auquel je me suis retrouvée telle une adolescente qui aurait mis sa belle robe et qu’un don juan à Mobylette aurait délaissée pour une partie de baby-foot. Vexée, offensée et vaguement dubitative… « Mais où ça a bien pu merder? »

« Turandot »

Turandot ou le Congrès des blanchisseurs, c’est l’histoire d’une Chine impériale où le coton est brusquement dévalué sur les ordres de l’empereur. Ce dernier convoque les Tuis, intellectuels acquis à sa cause et professionnels de la langue de bois, pour expliquer au peuple cette dévaluation. Accessoirement, la fille de l’empereur, présentée ici comme une sorte de nymphomane assez amusante, cherche à tout prix un mari parmi ces « blanchisseurs d’opinion », comme les nomme Brecht. Si l’on essore la pièce jusqu’à son essence, on peut dire que la question est celle de la liberté de la pensée dans un monde du tout-marchand. L’œuvre, d’un foisonnement hallucinant, avec démultiplication des lieux et des personnages, est courageusement portée par six comédiens. Dans un tourbillon, et ce dès les premières secondes où ils parcourent inlassablement le plateau à l’énoncé des personnages, ils assument de multiples rôles et sautent avec aisance de l’un à l’autre. Au début, on les suit, mais peu à peu l’ensemble se brouille, et malheureusement l’action disparaît, se noie. Émerge alors tout ce qui nous reste du théâtre de Brecht quand l’action théâtrale disparaît : le propos. La pensée, les questions, la réflexion. De l’intellect, quoi. Mais sans différents niveaux de lecture. C’est-à-dire qu’il ne nous reste plus d’histoire, de trame, de récit nous permettant de recevoir une fresque et, si l’on veut, des thèmes de réflexion. Les pièces du puzzle narratif peinent à se relier les unes aux autres : on les entend comme une succession de scènes indépendantes, dont on capte par moments seulement le message d’ensemble.

Néanmoins, la mise en scène de Nicolas Thibault n’est pas forcément à épingler dans ce résultat en demi-teinte. Ses comédiens jouent juste, leur énergie est réjouissante. Clémence Boué, en particulier, excelle dans le rôle de la princesse à la libido en flèche. Les très beaux costumes réalisés en partenariat avec deux lycées collent parfaitement à cette Chine imaginaire et farcesque. Si l’ensemble du spectacle manque de liant, cela n’empêche pas des moments très réussis, notamment lors des différentes prises de parole des Tuis, où l’on retrouve une tonalité cynique dont le pouvoir dénonciateur est efficace. Nicolas Thibault a réussi à créer de nombreuses belles images, entre autres celle des têtes posées sur le plateau et avec qui les comédiens semblent discuter.

Mais voilà, ce sont des images, des moments, des instants. Comme des baisers fugaces que le don juan à Mobylette serait venu donner à l’adolescente en robe, entre un but au baby-foot et un « tu me remets un demi, Michel ? ». Face à ces instants suspendus, j’ai d’abord espéré, ensuite attendu, enfin laissé tomber. Un peu agacée, mais sans drame majeur. En me disant : « Ce sera pour la prochaine fois, peut-être ». 

Élise Noiraud


Turandot ou le Congrès des blanchisseurs, de Bertolt Brecht

Traduction : Armand Jacob

Compagnie du Huitième-Jour | Coréalisation Théâtre de l’Opprimé

Metteur en scène : Nicolas Thibault

Avec : Clémence Boué, Olivier Descargues, Guillaume Lecamus, Philippe Penguy, Frédéric Rose, Jacqueline Zouary

Costumes : Magali Perrin-Toinin

Lumière et régie générale : Vincent Tudoce

Son : Régis Mitonneau

Régie son et lumière : Tanguy Gauchet ou Vincent Tudoce

Chargé de production : Annie Perreaux

Théâtre de l’Opprime • 78, rue du Charolais • 75012 Paris

Réservations : 01 43 40 44 44

Du 9 septembre au 11 octobre 2009 à 20 h 30, du mercredi au samedi, dimanche à 17 heures, relâche le 20 septembre 2009

Durée : 2 h 10

16 € | 12 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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