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10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 12:45

Une écriture extrêmement jouissive


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


« Victor Bâton » est l’adaptation lumineuse d’un des plus grands romans d’Emmanuel Bove, « Mes amis ». Un texte d’une grande beauté et le solo rêvé pour l’acteur Thierry Gimenez, qui dessine au fusain les contours d’un personnage désaxé évoluant seul dans la grisaille des années trente. Le tout sublimé par l’accordéon de Marc Perrone en personne et servi dans la jolie salle des Trois Baudets.

« Chaque matin, ma voisine chante sans paroles en déplaçant les meubles. Sa voix est amortie par le mur. J’ai l’impression de me trouver derrière un phonographe. ». Le timbre est clair, la syntaxe impeccable, chaque mot est pesé, articulé, mais quelque chose ne tourne pas rond chez ce Victor Bâton. Il ne travaille pas et ne veut pas travailler. D’un rogaton de réalité, il se fait un roman ; un épiphénomène éveille en lui les sentiments les plus vifs. Seul à en crever, cherchant juste un ami.

Cette quête frénétique de l’autre nous fait croiser toute une faune de faubourg. De Billard, le costaud qui boîte et qui cause comme Gabin, à Nina la Belle, un peu farouche, qui le regarde de biais. Coup de chance, il lui arrive de partager un verre ou un camembert avec ces drôles d’étrangers rencontrés dans les troquets. Guère plus. Alors, pour mieux peupler sa solitude, il surinterprète chaque geste, dans un rapport obsessionnel au monde.

Cette écriture du détail, extrêmement jouissive, permet de colorer des non-évènements. La plume est précise, analytique, enlevée. Le ton souvent humoristique nous donne envie d’aimer ce doux dingue. L’interprétation de Thierry Gimenez aussi. Le regard un peu perdu, tout à la fois lucide et fou, triste et enthousiaste, cloisonné et libre. Une justesse et une intensité qui sort la pièce de sa tentation misérabiliste, et qui donne l’envie furieuse de partager les joies et les déceptions de ce Victor Bâton.

« Victor Bâton » | © Marion Stalens

Le talent de Thierry Gimenez tient aussi à cette facilité qu’il a d’interpréter tous les personnages de la pièce, jonglant entre les voix, les silhouettes, les attitudes avec une belle fluidité. L’adaptation dose parfaitement l’entrée en scène de ces personnages extérieurs, permettant au comédien de ne pas chercher la performance et de rester sur l’émotion du récit central.

Un très joli moment, donc. Souligné par la présence sur scène de Marc Perrone à l’accordéon, qui signe ici des compositions sur mesure. Dans une écoute et une complicité magnifiques, le clavier de l’un précède les mots de l’autre. Quand Victor Bâton écoute la mer dans un coquillage, le soufflet de l’accordéon imite le va-et-vient rauque du vent dans les vagues. Le temps est suspendu. Les mélodies, en forme de soupirs, s’intercalent dans le récit pour lui donner de l’ampleur. Le ton se veut guilleret ou amer, suivant, sans les appuyer, les états d’âme de Victor Bâton.

Pour le reste, le décor sobre est composé de tables et de tabourets de café. Le plateau vide renvoie au dénuement de ce superbe antihéros, qu’on aime de plus en plus. La mise en scène est toute simple, presque modeste, qui met l’accent sur l’énorme talent de ces deux interprètes, avec à la clé, une bonne dose d’humanité. 

Ingrid Gasparini


Victor Bâton, d’après Mes amis d’Emmanuel Bove

Adaptation : Thierry Gimenez

Mise en scène : Pierre Pradinas

Avec : Thierry Gimenez et Marc Perrone à l’accordéon

Scénographie : Orazio Trotta

Lumières : Orazio Trotta

Musique originale : Marc Perrone

Réalisations techniques : Atelier du Théâtre de l’Union

Production : Théâtre de l’Union, centre dramatique national du Limousin

Les Trois Baudets • 64, boulevard de Clichy • 75018 Paris

www.lestroisbaudets.com

Réservations : 01 42 62 33 33

Du 8 au 12 septembre à 19 heures et le dimanche 13 septembre à 15 heures

Durée : 1 h 15

15 € | 12 €

Forfait 2 spectacles Victor Bâton | Concert Marc Perrone

24 € | 20 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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