Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 15:15

Rencontre avec Javor Gardev

 

C’est quelques jours avant le Festival de théâtre de Varna, dans l’imposant théâtre de cette jolie ville de Bulgarie, que se jouait « Caligula » d’Albert Camus, la toute dernière mise en scène de Javor Gardev, metteur en scène bulgare. Celui-ci a accepté de nous confier quelques-unes de ses réflexions sur son travail de mise en scène aguerri que l’on aura le plaisir d’apprécier bientôt en France (à la Maison des arts de Créteil), dès l’automne prochain. C’est avec une bienveillance et un accueil particulièrement agréable que nous avons été reçus dans le magnifique Théâtre Yvan-Vazof de Sofia.

 

Les Trois Coups. — Pourquoi avoir choisi en particulier Albert Camus ? Et pourquoi cette pièce plus qu’une autre ?

Javor Gardev. — Tout d’abord, j’étais très intéressé par l’ensemble des personnages de Caligula et l’empire romain en général. J’étais très intéressé quand j’étais étudiant au lycée, surtout concernant la dynastie romaine des Julio-Claudien. Je connaissais tout sur cette dynastie. Albert Camus, bien sûr, et tous les existentialistes français m’ont aussi beaucoup intéressé, car j’ai étudié la philosophie. Aux regards de ces deux raisons, Albert Camus a continué à m’intéresser vivement. Quand j’avais 16 ans, j’ai vu une première interprétation de cette pièce, et j’en ai vu deux ou trois autres par la suite. Je me suis dit que c’était une pièce très « sage ». J’ai pensé à Caligula pendant toutes ces années, et récemment je me suis dit que c’était le bon moment pour la mettre en scène à Varna.

 

Les Trois Coups. — Pourquoi avoir fait le choix d’un rapport non frontal entre la scène et le public ?

Javor Gardev. — Nous avons dû traiter de l’architecture des formes, et, en particulier, le cercle qui rappelle le stade. Mais c’est toujours dépendant du plateau. Et ce plateau ne nous a pas donné la chance de travailler sur cette possibilité de stadium. En fait, ce n’est pas un cercle mais un octogone, tout comme le logo sur les costumes.

 

Les Trois Coups. — L’eau est assez présente dans cette mise en scène. Est-ce à cause d’une idée de pureté que transporte cet élément que vous avez choisi de la mettre tant en évidence sur la scène ?

Javor Gardev. — En fait, au début du travail, l’eau n’était pas aussi importante dans la mise en scène. Certains évènements pendant les répétitions l’ont rendue importante. Par exemple, la danse de Caligula n’était pas prévue sur cette surface, qui est glissante. En effet, au début nous ne voulions pas d’un sol glissant, mais plutôt de quelque chose de stable. Mais il n’y avait qu’une seule possibilité de revêtement permettant à la fois d’être humide et de ne pas s’abîmer durant la représentation. Donc, nous avons décidé d’essayer de répéter avec cette surface glissante. Et ainsi la danse s’est organisée autour de cet effet « glissant ». Nous en avons discuté à nouveau et décidé de l’intégrer comme ça. Ainsi l’eau est devenue plus importante. Le rituel de nettoyer le corps de Drusilla est une idée que nous avions au départ, comme un concept. Donc, il nous fallait de l’eau pour cela, mais bien sûr cela s’est étendu à l’usage des autres personnages. Nous n’avons pas essayé d’attribuer un symbolisme à la présence de cet élément. Au-delà de l’idée de pureté ou d’autre chose, c’est simplement de l’eau ici, utilisée de façon concrète et non de façon métaphorique.

 

Les Trois Coups. — Vous voulez dire que vous avez été emporté par votre choix ?

Javor Gardev. — Oui, exactement. Lorsque vous faites des choix, ils vous donnent des possibilités. Vous avez des restrictions, mais aussi des possibilités, et il faut se servir de ces possibilités.

 

Javor Gardev | © Kremena Nikolova

 

Les Trois Coups. — Sur le plateau, j’ai vu beaucoup de rouge. J’aimerais bien que vous m’expliquiez pourquoi tant de rouge ?

Javor Gardev. — En fait, il y a aussi un petit peu de blanc et de noir [rires]. Tous les États totalitaires ont des signes de pouvoir similaires comme des grands drapeaux et autres insignes. Celui que nous avons choisi sur le plateau représente ce type d’État où tous les pouvoirs sont concentrés dans une main. C’est donc chargé. Cela ne représente littérairement aucun de ces régimes totalitaires que nous connaissons tous. Ce sont des allusions, ce sont des connections à des références. Mais cela ne se réfère pas à l’un d’entre eux en particulier. Mais c’est un point important, car c’est une pièce à propos du pouvoir, de la schizophrénie du pouvoir, et une sorte de paranoïa.

 

Les Trois Coups. — Pensez-vous que cette pièce, Caligula, est particulièrement intéressante dans un pays comme la Bulgarie, avec tout ce passé communiste ?

Javor Gardev. — Je ne pense pas que c’est précisémment à cause du communisme, mais cela est universel et non particulier à la Bulgarie. Ce n’est pas à propos de références locales. Cette pièce utilise l’histoire de l’humanité et non l’histoire d’un pays en particulier. Cette pièce traite de l’histoire de l’État, de la dictature et des règles. C’est le propos des existentialistes. Ce thème est universel.

 

Les Trois Coups. — À Varna, beaucoup disent qu’il y a trop de nudité. Êtes-vous surpris de ces réactions ?

Javor Gardev. — Non [rires]. Il n’y a jamais trop de nudité. Tout d’abord, je ne pense pas que ce soit trop, et puis cela dépend vraiment de l’extrémité du caractère. Je veux dire que je n’aurais pas mis autant de nudité si ce n’était pas Caligula. C’est aussi pour provoquer une réaction, celle du public, et non nécessairement avec un but précis, mais parce que cette extrémité a besoin d’être développée. Ce désir de vivre est une de ces manifestations. Caligula se provoque lui-même. Dans ce cas, la nudité n’a pas besoin d’être justifiée, mais doit plutôt être aléatoire. Ce personnage a besoin d’extrême et non de rationnalité. Il n’a pas besoin pour lui d’actes justifiés, c’est un test pour lui-même, il provoque les autres en permanence. Et ces autres personnages sont un public dans le public.

 

Les Trois Coups. — La musique est soignée. Comment travaillez-vous tous les deux, avec Kalin Nikolov, le compositeur de la musique originale du spectacle ?

Javor Gardev. — Notre équipe a déjà une habitude. Nous travaillons toujours ensemble depuis le tout début d’un projet. La musique (et la scénographie) sont conçues depuis le tout début du projet en même temps que le concept de l’ensemble de la pièce. Normalement, la musique est développée durant les répétitions. Nous n’utilisons pas tout, car certaines musiques composées au début du travail ne conviennent plus lorsque nous avançons dans les répétitions. Bien sûr, elles sont combinées avec le rythme et le style du spectacle dans une même unité. Kalin et moi travaillons ensemble depuis plus de sept ans. De même, je travaille avec Ficho (Nikola Toromanov, scénographe) depuis plus de quinze ans.

 

Javor Gardev | © Kremena Nikolova

 

Les Trois Coups. — Les costumes sont emplis de sens. Que souhaitez-vous nous dire là-dessus ?

Javor Gardev. — Je peux dire qu’ils sont gorgés de sens, mais je ne pourrais pas dire de quel sens il s’agit parce que la signification est une question d’interprétation. Certains pensent que c’est une symbolisation de l’État totalitaire, d’autres pensent qu’ils représentent une civilisation militaire. À cause de l’uniforme, les personnages se ressemblent tous, et cela fait ressortir leur différence psychologique. Je n’arrêterai aucune de ces interprétations, car elles sont toutes vraies.

 

Les Trois Coups. — Voulez-vous nous parler un peu de Dimo Alexiev, celui que vous avez choisi pour interpréter « votre » Caligula ?

Javor Gardev. — Ce fut une intuition parce que je ne le connaissais pas avant. C’est un très jeune acteur, c’est seulement sa deuxième saison au Théâtre de Varna, donc je ne le connaissais pas suffisamment pour être sûr qu’il pourrait porter un rôle si consistant. Mais vous avez toujours des intuitions sur certaines personnes et parfois vous laissez parler ces intuitions. Bien sûr, j’ai demandé autour de moi les avis et opinions à propos de lui. Donc, ce choix s’est fondé sur une intuition. Dimo a progressé très rapidement pendant les répétitions, et il a fourni un énorme travail pour atteindre les objectifs. Il apporte au personnage de Caligula un mélange de fragilité et de pouvoir total.

 

Les Trois Coups. — Voulez-vous ajouter quelque chose ?

Javor Gardev. — En tant que metteur en scène, lorsque vous prenez une pièce dans sa langue originale étrangère, et que cette langue est le français, c’est très intéressant de voir l’effet « extérieur » que cela lui confère. En effet, c’est intéressant de voir ce qu’il se passe quand la pièce passe à travers un autre langage et revient dans son langage d’origine sous une forme écrite puisque cela sera surtitré. Certains imaginent très difficilement des pièces dans une autre langue, comme les Anglais imagineraient difficilement un Shakespeare dans une autre langue. Je pense que c’est la même chose pour les Français avec leurs classiques. Cela produit un effet extérieur à la culture d’origine, vous avez quelque chose qui rend étrangère votre culture, mais cela vient de votre propre culture. Je serais vraiment très touché de voir une pièce bulgare jouée de cette façon. Et de la même manière, je serai vraiment heureux, cet automne, de voir ce qu’il va se passer dans cette situation avec Caligula. Car certains accepteront ce processus, et d’autres sûrement pas. 

 

Propos recueillis par

Angèle Lemort

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Caligula, d’Albert Camus

Drama Theatre Varna • Varna • Bulgarie

drama_varna@yahoo.com

www.dramavarna.com

Mise en scène : Javor Gardef

Composition musicale : Kalin Nikolov

Scénographie : Nikola Toromanov

Maison des arts de Créteil • place Salvador-Allende • 94000 Créteil

Réservations : 01 45 13 19 19

Du 24 au 28 novembre 2009 à 20 h 30

Durée : 2 h 30

10 € | 8 €

Partager cet article

Repost 0

commentaires

denis 11/09/2009 12:50

article très intéressant et qui montre bien l'intérêt que Camus continue à exercer partout dans le mondesachez que j'ai créé une commuanuté Camus sur Over-blog et que vous pouvez y rattacher votrea rticle si vous le souhaitez sinon je relayerai l'information sur mon site

Rechercher