Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 août 1992 7 02 /08 /août /1992 20:58

Interview d’André Julien

 

Acteur et metteur en scène du « Placard », de Jacques-Henri Pons au Théâtre de la Condition-des-Soies.

 

André Julien : J’ai travaillé beaucoup dans la région, pendant quinze ans, entre les années 1960 et 1975, avec un très grand homme de théâtre qui s’appelait Jean Deschamps, qui s’appelle Jean Deschamps. Il était le patron du Théâtre du Midi, et on répétait à Paris, à peu près cinq pièces pendant trois, quatre mois, et on partait rayonner dix jours à La Rochelle, quinze jours à Carcassonne, dix jours à Arles, Sisteron… On faisait tout ça avec cinq, six pièces. On a même joué à Saint-Rémy-de-Provence pendant plusieurs années, en langue provençale (oui, je suis originaire d’Aubagne), et on a joué au Théâtre antique de Saint-Rémy Mireille et Calendau, une œuvre pas connue de Mistral, en provençal.

Et puis j’ai joué beaucoup beaucoup Brecht, O’Neill et deux, trois autres pièces. Et j’ai fait pas mal de cinéma. Dernièrement, là, je vais tourner pendant quatre ou cinq mois avec Claude Berri.


Question : Qu’avez-vous fait d’autre au cinéma ?

André Julien : J’ai tourné pas mal avec Yves Boisset, Claude Sautet (le Mauvais Fils). Oh, j’ai joué beaucoup de choses sur cinquante ans de vie professionnelle.

Mais parlons plutôt de Pons ! Moi, je voudrais parler de Pons. Pons, je le connais depuis 1972, et j’ai joué trois spectacles de lui. La première fois, c’était à l’hôtel Sorbier, je ne sais pas si vous avez connu ça, c’était superbe. C’est dommage, ça a été bouffé par les promoteurs, et on en a fait des baraques. Mais il y avait une cour sublime avec un énorme platane, et on a joué là-dessous. On avait fait rentrer dix tonnes de sable. C’était un truc assez fou, on se roulait là-dedans… C’était en 1972, ça s’appelait l’Escargot.

Après, j’ai joué un montage de textes de Pons qui s’appelait les Imponsdérables, que j’ai mis en scène et que j’ai joué avec quatre acteurs. Et on a joué ça dans un garage parce que, déjà, cette maison était en démolition. Alors, on l’avait joué là-dedans, et ça avait très bien marché. Il y avait eu de très bonnes critiques, ils avaient même trouvé une relation avec l’univers de Luis Buñuel. Il y avait un orchestre de jazz, un quartette be-bop (Pons est très fanatique de jazz comme moi).

Ensuite, il y a eu une très belle pièce, qui est éditée en ce moment, Joker Lady, que j’ai jouée avec Gaby Sylvia, très grande actrice, créatrice des pièces de Cocteau… qui est décédée il y a quelques années et qui était remarquable. On a joué ça. Ça avait très bien marché, c’était un très très beau texte. Et cette maison convenait parfaitement au « climat ». C’était une maison qui était en train de mourir, une maison de famille, et cette vieille actrice, c’était un peu Gloria Swanson, vous savez, comment s’appelle ce film, déjà ?


Question : Sunset Boulevard ?

André Julien : Voilà, c’est ça. Et c’était un peu ce propos-là : une vieille actrice qui était en train de faire le point sur sa carrière, entourée de kilos de textes, de « critiques ». Il y avait avec elle son valet, que je jouais qui était à la fois… on ne savait pas très bien le personnage qu’il pouvait jouer. C’était l’amant, le chauffeur, l’ancien mari… On a joué ça et on l’a repris à Paris au Théâtre Essaïon. Ça avait bien plu.

Donc, ça fait quatre fois que je travaille avec Pons. Et puis là, l’année dernière, on a eu l’idée de se remettre à travailler ensemble. Il m’avait proposé Bistro l’année dernière, mais j’étais occupé. Là, on a correspondu pendant quelques mois, je suis descendu plusieurs fois, j’ai vu le lieu, qui est superbe. On a vu pas mal de textes à lui et puis on a construit ensemble cinquante minutes d’une pièce qui est un peu particulière, avec le propos d’un type dans un placard. Et qu’est-ce qu’on peut faire dans un placard ? On peut surtout beaucoup rêver.Alors, il rêve au passé : ce qu’il a vécu, il rêve au futur : ce qu’il vivra, ce qu’il fera, ce qu’il souhaite faire, et puis il rêve au présent en même temps (il y a trois dimensions du rêve). Il rêve au présent et, en même temps, il a des joies simples. Il vit avec des animaux dans ce placard. Il a des rapports très familiers avec eux. Il écrit aussi. C’est un écrivain. Il écrit une saga. Ça va être son prochain roman, et il délire pas mal. Moi, ce qui m’a intéressé là-dedans (je l’ai mis en scène, je le joue et je l’ai adapté avec Pons), c’est que, à une époque où on pousse les gens à consommer, à acheter, à bouffer… (la croissance économique : on va en crever !), là, c’est un propos où c’est quelqu’un qui vit dans un mètre carré (c’est excessif, bien sûr). Il vit sur son propre territoire à lui, il ne pourrit pas la planète. Ça m’a beaucoup plu ça : comment on pourrait encourager les gens à réduire… C’est de ça qu’il est question.


Question : Georges, c’est son frère ?

André Julien : C’est un personnage ambigu. D’une certaine manière, c’est son double à lui, mais c’est son frère, c’est un peu son maquereau puisqu’il le pousse à écrire, c’est son tyran aussi. Mais c’est aussi grâce à lui qu’il peut subsister dans cet univers.


Question : C’est un peu M. Réaliste par rapport à M. Rêve ?

André Julien : Voilà ! Il y en a un qui va trop dans un sens, et l’autre va trop dans l’autre sens. C’est un équilibre à trouver. Mais il est vrai que, sans ce Georges, il ne pourrait pas… C’est lui qui lui amène, de manière presque journalière, sa nourriture.

On espère le reprendre à Paris, et je pense que ce sera la matrice de quelque chose de plus conséquent à l’avenir. On va le développer. Il faut que Pons écrive autour de ça.

[…] Je voudrais dire, sur Pons, que c’est quelqu’un qui a une écriture très personnelle. C’est superbe. Il écrit bien, il y a une grande sensibilité, il y a comme une musique dans ses phrases, c’est quelque chose qui est très touchant. Moi, j’aime beaucoup ça. 


Recueilli par

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Placard, de Jacques-Henri Pons

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Rechercher