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14 juillet 2013 7 14 /07 /juillet /2013 15:35

Interview de Léo Ferré


Par Vincent Cambier

Les Trois Coups.com


Il y a un ou deux ans, j’étais seul chez moi. Le téléphone sonne. D’habitude, je ne réponds jamais au téléphone, mais, là, j’étais seul, alors j’ai répondu. C’était une femme.

« Allô, monsieur Ferré ?

— Oui, c’est moi, qui êtes-vous, madame ?

— Je suis la Mort. J’aime beaucoup ce que vous faites.

— Moi aussi, madame, j’aime beaucoup ce que vous faites. »

 

Léo et la lecture

Il y a longtemps que je ne lis plus. J’ai pas tellement lu les livres. J’ai lu tous les livres qu’on lit à l’école, et en sortant de l’école, sinon… je ne lis pas. J’ai beaucoup lu, j’ai surtout beaucoup « sur-lu » : ça va vite, je lis pas tout, je lis ce qu’il faut lire. J’ai de la chance, je trouve exactement les paragraphes, les trucs intéressants, quoi.

Mais, en revanche, je lis les dictionnaires : le Larousse du xixe siècle en 17 volumes (extraordinaire !), l’Encyclopædia Universalis, et puis j’ai un dictionnaire qui est fantastique, qui a été repris par Gallimard, le Trésor de la langue française. C’est bien fait, ça.

 

Léo et le cinéma

Je ne vais pas au cinéma depuis trente ou quarante ans. J’ai aimé les grands acteurs, il n’y en a plus. C’est pas la faute aux acteurs qui manquent, c’est la faute aux metteurs en scène qui ne trouvent pas les sujets qui impliqueraient de bons acteurs, des acteurs nouveaux.

Mais le cinéma, c’était une chose vivante que j’aimais beaucoup. Moi, j’avais huit ans, j’allais voir, l’été, des trucs muets avec des musiciens. C’était des trucs de Chaplin. Ça m’impressionnait beaucoup. Il y a trop longtemps que je ne vais pas au cinéma pour vous dire des choses exactes là-dessus. Ça me manque pas.

 

Léo et le tournesol

Je ne lis pas beaucoup, mais il y a une chose que je sais et que tous les spécialistes ignorent. Ils disent que le tournesol est tourné vers le soleil. Et c’est exactement le contraire. C’est énorme, quand même ! Ça vaut le coup, quand il y a des tournesols… regardez-les, le soleil est là, tac… ils vont de l’autre côté ! Je trouve ça formidable, cette volonté de désespoir !

 

Léo et le calcul

Vous savez tout est calcul, en définitive, il me semble, sans que les gens sachent le plus souvent qu’ils calculent. Mais c’est dur de parler de ça sans rentrer dans la tête des gens, rentrer dans la tête des gens quand ils sont chez eux, qu’ils lisent et qu’ils décident d’écrire quelque chose. C’est pas possible, c’est difficile, quoi ! Difficile !

 

Léo et Sartre

Je lui dis : « Écoutez, vous avez écrit l’Être et le Néant. » Bon ! Et le néant, vous en parlez. Pourquoi vous en parlez ? C’est que c’est pas le néant ! Parce que, sinon, il n’y aurait pas de mot pour le dire… Voilà, alors je l’ai biaisé, comme ça !

 

Léo, l’imprimerie et « Une saison en enfer »

J’ai imprimé des choses parce que j’aime beaucoup l’imprimerie, j’aime beaucoup le papier, je peux faire n’importe quoi chez moi. Je ne le fais plus maintenant parce que je suis seul à travailler, c’est un travail énorme.

Vous savez l’histoire d’Une saison en enfer ? Rimbaud avait édité à compte d’auteur. Il avait payé cinq cents exemplaires. Il a pris un livre qu’il a dédié à Verlaine. Il en restait quatre cent quatre-vingt-dix-neuf, qu’il a mis dans une cabane à la campagne. Puis il a disparu. Et il y a un type qui s’intéressait à Rimbaud qui les a retrouvés. Sur les quatre cents ou cinq cents livres, il en restait deux cents à peu près parce que les autres étaient pourris. Et il y avait un président du Conseil, un nommé Barthou, qui avait l’exemplaire de Verlaine, c’était un collectionneur. L’exemplaire dédié à Verlaine d’Une saison en enfer, pour un collectionneur, c’est sans valeur, c’est extraordinaire ! Alors le type qui avait trouvé les livres est allé le voir en lui disant : « Dites, j’ai trouvé deux cents livres Une saison en enfer, qu’est-ce que j’en fait ? » Et Barthou a répondu : « Brûlez-les ! » C’est dé-gueu-lasse !

 

Léo et « l’Opéra du pauvre »

J’ai fait ça sur un disque exactement comme un auteur lit (j’ai pas pensé à ça…) son œuvre, sa pièce à des acteurs, sur la scène, trois mois avant qu’ils ne le jouent. Et j’ai connu ce garçon qui s’appelle Franck Ramon, un type du Sud-Ouest qui a beaucoup de talent. Je l’ai su quand j’ai vu ça l’année dernière à Castres, et puis je l’ai vu à Paris. C’est très beau, c’est très bien fait, il a coupé un peu à la fin, mais peut-être qu’il a eu raison parce que ç’aurait été trop long. Enfin, c’était plus tellement la nuit… C’est un tort parce que, pour moi, la nuit, c’est tout le temps. L’Opéra du pauvre a été fait comme ça.

À Paris, c’était très bien, et les gens sont venus le premier jour, ils ont su que j’étais là, j’avais dit que j’étais là, alors c’était plein. Puis je suis parti. Ah, c’est triste ! les gens, il leur faut des vedettes à regarder… quand je dis « vedettes », je dis n’importe qui un peu connu… c’est triste !

 

Léo et « Benoît Misère »

Benoît Misère est un roman. C’est un roman dans le sens que rien n’est inventé, même chez les grands romanciers. Et c’est l’histoire de ma vie, un peu, racontée à mon âge, avec le style, en racontant des petites histoires qui n’ont pas existé. Je fais parler un horloger, il ne parlait jamais comme ça. Mais c’est l’histoire de ma vie.

J’avais édité chez Laffont, et Laffont m’avait fait signer un contrat. Le livre valait 2 000 F anciens, et moi, j’avais 10 %. Bon, c’était pas trop mal. Parce que l’éditeur ne peut gagner qu’en piquant un peu sur l’auteur. Parce que l’éditeur, il a 40 % du livre, il donne le reste au distributeur, au libraire… Alors, il en a vendu 17 000, je crois. Et puis il m’a écrit en disant : « Voilà, d’après notre contrat, nous pouvons abaisser le prix de vente du livre à 5 F, à ce moment-là, vous n’avez plus rien. Mais vous pouvez reprendre le livre si vous voulez. (Il en avait 6 000 ou 7 000 encore.) Cela dit, si, en reprenant les livres qui vous restent, vous deviez les mettre en vente, il faudrait enlever le nom et l’adresse de l’éditeur. »

C’est ce que j’ai fait. Alors, il y a un truc de sa part qui a été régulier. Il vendait les livres 20 F (20 F, ça faisait 2 000 balles, c’est ça ?), et j’ai envoyé un copain de Versailles pour prendre les livres, il en restait 6 000 ou 7 000, j’ai payé… vous savez combien il m’a fait payer le livre ? Deux francs. C’était sympa, quoi. Et je les ai vendus après, en changeant le nom de l’éditeur. Et maintenant, je les ai de nouveau fait imprimer. Moi, éditeur. Le hibou. « Gufo del Tramonto ». Moi, je suis le hibou maintenant.

 

Léo et l’anarchie

Vous savez, les gens savent pas ce que c’est que l’anarchie. L’anarchie, c’est l’extrême solitude et l’amour et le respect de l’autre, un point c’est tout ! Un jour, un type qui se prétendait anarchiste m’a dit : « Alors, t’es anarchiste ? » Je lui dis oui. J’aime pas qu’on me parle comme ça, mais enfin, bon ! Il me dit :

« Dis donc, t’as une voiture ?

— Oui.

— Au feu rouge, tu t’arrêtes ?

— Oui.

— Alors, c’est l’anarchie, ça ?

— Non, c’est le respect de celui qui a le feu vert ! »

Les gens comprennent rien. C’est l’extrême solitude, l’anarchie. Si les gens savaient ça… Ce n’est pas être à part, au contraire, c’est être dans le siècle, être dans les gens, être dans leur cœur, être dans le cul des femmes, dans le bon sens du terme.

 

Léo et Mocky

leo-ferre thierry-kerhornouJ’étais dans un théâtre, Bobino, je crois. Ce type [Jean-Pierre Mocky] vient me voir. Il me parle de son truc [le film l’Albatros]. Comme je suis gentil et que ça m’intéressait, je l’écoute. (Je ne me suis jamais entendu avec les gens de cinéma, je ne sais pas pourquoi.) Je lui demande de quoi il s’agit et puis je joue une musique. Il me dit : « Oh ! c’est formidable, ça ! » Je lui dis : « Bon, écoute, on va refaire ça. » J’ai été obligé de faire quarante à quarante-cinq minutes orchestrées, avec grand orchestre et tout ça.

Alors, imaginez-vous qu’un jour j’étais en train d’enregistrer ça chez Barclay avec l’orchestre. Et, à la pause de la séance, il y a un téléphone qui sonne. C’est le chanteur Moustaki qui m’appelle et me dit : « Dis donc, Léo, je voudrais te demander quelque chose, j’ai vu un type qui me propose d’écrire la musique pour un de ses films, il s’appelle Mocky… » Je lui réponds : « Écoute, je suis en train d’enregistrer la musique de ce film en ce moment même, et, là, je suis en pause ! » « Ah !, il me dit. J’ai compris. Ciao ! » Parce que lui s’était méfié quand même, alors il m’avait demandé. (Je suis très bien avec ce type.)

Bref ! Je me suis trouvé avec quarante-cinq minutes de musique. Et j’écoute la musique, et ça me servait à rien, j’avais travaillé pour rien ! Ah, non ! moi je peux pas écrire de la musique pour rien ! J’ai réécouté. Il y a une chanson à moi qui s’appelle Words, words, words. Alors j’ai écrit les paroles là-dessus ou les paroles étaient déjà écrites, je ne sais plus. Et en écoutant une autre musique, je me suis mis à dire : « Ton style, c’est ton cul ! »

Mocky, en fait, n’a gardé que trois minutes de ma musique. Il a dit à quelqu’un qu’un producteur n’avait pas voulu, que Ferré, que ci, que ça… C’est une ordure ! Mais je dis toujours qu’il m’a rendu service, et je le remercie publiquement. Parce qu’il y a une musique que j’avais faite entièrement, en reprenant deux fois, en faisant une reprise au milieu, mais sans rien changer, vous savez ce que c’est ? C’est le Bateau ivre !

Le cinéma, ça paye pas, c’est la fin des haricots verts ! La première fois que j’ai touché de l’argent pour une musique de film, il y a cinq ans, j’ai touché cinquante sacs, c’est-à-dire 500 F ! Et la dernière fois, l’année dernière, vous savez combien ? Quinze centimes !

 

Léo et la famille

Marie [son épouse] est une femme très intelligente, qui est d’une gentillesse absolue, fantastique. Mon fils a vingt ans. Oui, ça va vite. J’ai jamais eu d’enfants avant, je trouve que c’est allé très vite. Et j’ai deux filles, une qui a seize ans et l’autre qui va en avoir treize. Elles savent que j’ai toujours dit, à la maison, que le pouvoir c’était de la merde, ça n’existait pas. Moi, je les emmerde pas. Mais ce sont elles qui ont pris le pouvoir ! Non, ça ne me rend pas heureux. La femme est un être indispensable mais… petit.

 

Léo, l’olivier et Brassens

En Italie, Marie a quelques oliviers, et c’est un endroit qui fait la meilleure huile d’olive du monde ! Oui, sans blague, la meilleure du monde ! Une huile extraordinaire. Avec laquelle je voulais soigner Brassens. Parce que ma mère m’avait raconté qu’une femme, qui avait la même maladie que Brassens, s’était guérie en buvant le matin une cuillère à soupe d’huile d’olive, sans rien d’autre. Je vois Brassens. Il était avec un romancier qui disait un mal horrible de moi. Alors, je dis à Brassens : « Écoute, tu viens chez moi, en Italie, dans ma maison, et je te guéris. » Je lui ai parlé comme ça, en pensant à l’huile d’olive. À ce moment-là, il me dit : « Je viens si lui vient. » Et, lui, c’était un type qui ne pouvait pas me souffrir. J’ai dit : « Oui, oui. » [Ils ne sont pas venus.]

Dans la vie, faut rien dire, dans la vie, faut jamais rien donner, jamais rien proposer, à personne ! Surtout avec le cœur, sur la table ! Parce qu’on te refuse et que t’as l’air d’un con quand t’as voulu faire du bien à quelqu’un, voilà ! La vie est brève, mais tant qu’on y est, il faut faire le ménage, quand on peut.

 

Léo, Van Gogh et la peinture

Les prix qu’atteignent maintenant les tableaux de Van Gogh, je trouve ça incroyable. Mais ce que je trouve encore plus incroyable, c’est que, de son vivant, il n’y ait pas eu un spécialiste qui soit allé le voir en lui disant : « Je vous achète ça. » Il n’y a eu que son docteur, le Dr Gachet, qui avait mis un de ses tableaux en guise de fenêtre, dans sa petite cabane, là où il allait pisser. Vous savez où il est, ce tableau ? Au musée de Moscou. Je trouve ça terrible, la vie de ces gens-là !

Pendant des années, j’allais souvent à Florence, là où il y a un musée très connu. Un matin, j’y suis allé avec un Belge. J’entre dans le musée avec lui et je vois le Botticelli avec la Vénus. Avec ses yeux. Et j’ai vu les yeux comme jamais je les verrai reproduits, photographiés. Les yeux photographiés, c’est plus les yeux. Je suis parti, j’avais tout vu ! 

Recueilli par

Vincent Cambier


P.-S. : Un grand merci à Laurence Bardini, chargée des relations publiques au Théâtre du Chêne-Noir, sans qui cet entretien n’aurait pas été possible.

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