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21 juillet 1997 1 21 /07 /juillet /1997 16:59

Cauchemiroir

 

Suite à ce qui avait foudroyé momentanément son ami, le metteur en scène Joseph Chaikin, l’auteur de « Nuit noire », Susan Yankowitz, traite de l’aphasie, sujet dramatique pour le moins original.

 

theatre2-reduit.jpg

 

Le mot grec est limpide : aphasie vient de aphasia, « impuissance à parler », lui-même venant de aphatos, « impossible à dire ».


Ici, c’est sur Anna, astrophysicienne, que va fondre la terrible « maladie ». Avant, c’était le bonheur ou presque : un mari élégant et cultivé, chanteur d’opéra ; une adolescente de fille, foutraque et aimante ; un métier intéressant ; des collègues et amis intelligents. Avant, Daniel et Anna s’aimaient d’un amour excessif, hurlant, passionné : le seul qui vaille. Un amour où on ne se faisait pas de cadeaux : « Tu es une garce ! », disait-il ; « Tu es un raté ! », rétorquait-elle.


Tout change avec l’arrivée soudaine de cette saloperie d’aphasie. Comme dit Daniel à la « malade » : « Les mots sont perdus à l’intérieur de ta tête, il faut que tu les retrouves. » Et, comme Anna est « très lutte », elle se bat magnifiquement, pied à pied, chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde. Sans céder un pouce de terrain à la brouille du verbe. Pour faire éclore les mots à la surface de sa bouche, ourlée de la fièvre de « dire ».


Et son entourage, dans la douleur, va devoir devenir « un expert en écoute ».


Et si l’aphasie vous encerclait à votre tour ? Et si les mots menaient une ronde infernale dans votre tête, cherchant désespérément la sortie ? Et si Nuit noire était un « cauchemiroir » ?


Et si, paradoxalement, en enlevant plein de syllabes aux mots, la communication était plus directe ? Et si la syntaxe correcte empêchait parfois la parole de cœur à cœur ?


Parallèlement, à partir de quelques éléments d’astronomie, Susan Yankowitz nous rappelle que « la plus grande partie de l’univers échappe à notre regard ».


La mise en scène de Régine Achille-Fould est un modèle de dignité, d’élégante sobriété, de science du déplacement, de direction d’acteurs, d’efficacité émotionnelle. Elle rend évidentes toutes les intentions de l’auteur. Les décors de Jacques Deneux et les lumières de Serge Autogue sont totalement pertinents.


Évelyne Guimmara est une Anna bouleversante dans sa lutte teigneuse contre la mort de la parole, dans son opiniâtre combat pour ne pas être regardée « autrement », pour ne pas être « différente ». Elle provoque sainement en nous une réflexion sur la notion de « normalité ».


Jörn Cambreleng compose un Daniel parfaitement crédible en mari perturbé, en amant passionné, en père attentionné, en chanteur d’opéra à la jolie voix de baryton.


Justine Simonot est très juste dans le rôle casse-gueule de l’adolescente déstabilisée par l’« accident » de sa mère.


François-Noël Bing donne l’impression d’être réellement un professeur d’astrophysique, venu exprès commenter la pièce avec la voix froide de la science.


Samir Guesmi est impressionnant de maîtrise dans le rôle du « patient aphasique ».


Christine Sireyzol, enfin, est merveilleuse en orthophoniste qui déploie des trésors de douceur et de patience. On se demande toujours du fond de quelle terra incognita du cœur, de quel voyage intérieur inédit, ramène-t-elle, sur la rive de ses lèvres, ce sourire-étoile, serti de tant de joyaux d’humanité scintillante.


Vous sortirez de ce spectacle en morceaux. Tout ragaillardis aussi. Sûrs d’avoir fait un pas en avant. Requinqués par l’amour de la vie. Qui bat au fond de chacun de vous. Suffit de le savoir. 


Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Nuit noire, de Susan Yankowitz

Mise en scène : Régine Achille-Fould

Le Chien qui fume • 75, rue des Teinturiers • Avignon

04 90 85 25 87

Du 10 juillet au 2 août, à 21 heures (1 h 15)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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