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23 mars 1998 1 23 /03 /mars /1998 16:39

Une machine à meurtre

 

« Lorenzaccio » est sans doute une des plus belles pièces du répertoire. Le problème majeur est que Musset l’a écrite pour qu’on la lise plutôt qu’on ne la joue. D’où sa longueur et un corpus plus littéraire que dramatique. La conséquence la plus évidente est qu’il faut tailler dans la luxuriance verbale à grands coups de sécateur.

 

theatre2-reduit.jpg

 

De ce point de vue, Gérard Gelas, s’en tire plutôt à son avantage, à deux exceptions près : la mort de Louise Strozzi qui arrive comme un cheveu sur la soupe (mais dans la pièce aussi…) et l’apparition éclair des masques (par ailleurs fort beaux) qui paraît totalement gratuite.

 

Le parti pris de faire de la marquise Cibo une femme très amoureuse du duc me semble discutable. Celui de faire de Lorenzaccio une histoire d’amour entre Alexandre et Lorenzo me paraît plus convaincant.

 

La mise en scène et la scénographie sont – happées par ce besoin de pratiquer des coupes claires ? – infiniment discrètes. En revanche, le travail de Jean-Louis Cannaud (lumières), de Jean-Pierre Chalon (bande-son) et de Béatrice Giannini (costumes et masques) est en tous points remarquable. C’est somptueux !

 

Restent les comédiens, j’allais dire l’essentiel. Et là, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’interprétation est inégale. Amalric Gérard (Giomo), Michel Paume (Sire Maurice, Léon Strozzi), Jean-Charles Raymond (Scoroconcolo) et Laure Valles (Louise Strozzi) font plutôt correctement ce qu’ils ont à faire. David Neveux (Tebaldeo), Hervé Pezière (Pierre Strozzi) et Annie Rousset (Marie Soderini) sont tout à fait crédibles. Guillaume Lanson compose un Alexandre de Médicis très solide. Il en fait juste un petit peu trop et joue légèrement crispé. Gageons qu’il va arranger ça. Henri Talau, qui interprète le rôle majeur du cardinal Cibo, impressionne. Il n’empêche qu’il articule avec trop d’application et que son prélat manque d’onctuosité pateline et de machiavélisme. Quant à André Rousselet (Philippe Strozzi), c’est ma plus grosse déception. Son jeu est archaïque et froid, et l’émotion ne passe guère.

 

Mais, me direz-vous, et Damien Rémy ? Je ne suis pas convaincu par sa prestation. Alors que Lorenzo est un « lendemain d’orgie ambulant », un « homme qui a peur », alors qu’il est « rongé d’une tristesse auprès de laquelle la nuit la plus sombre est une lumière éblouissante », monomaniaque (« […] il faut que je sois un Brutus » ; « J’étais une machine à meurtre »), mégalomane (« Qu’ils m’appellent comme ils voudront […], il ne me plaît pas qu’ils m’oublient »), cynique (« Je connais la vie, et c’est une vilaine cuisine »), horrifié (« […] l’humanité souleva sa robe, et me montra, comme à un adepte digne d’elle, sa monstrueuse nudité »), Damien Rémy est agité, maniéré, poseur, et rarement émouvant. Pourquoi ne retrouve-t-il pas l’exaltation, la grâce, la fragilité, la folie, l’aura qui l’habitaient dans l’Antonin Artaud de l’Ode à Canto ?

 

Heureusement, il nous reste deux petits miracles. D’abord, Marie-Noëlle De Witte. C’est une Catherine Ginori naturelle, pure, fraîche et lumineuse. Enfin, Christelle Martin (vingt-deux ans) nous sidère par sa marquise Cibo d’envergure, gracieuse, rouée et naïve, émouvante et sensuelle. Elle incarne, comme une évidence, « un si doux péché, pour une si noble cause ».

 

En tout cas, reste le pari culotté de monter une œuvre avec treize comédiens, de la région, qui est à mettre au crédit de Gérard Gelas.

 

Je rêve d’autant de moyens pour Gérard Vantaggioli, André Morel… 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Lorenzaccio, d’Alfred de Musset

Mise en scène : Gérard Gelas

Assistants : Léa Coulanges et Guillaume Poulet

Scénographie : Gérard Gelas et de Maurice Guerre

Création costumes et masques : Béatrice Giannini

Assistante costumes : Aude Martin

Réalisation masques et accessoires : Maurice Guerre, assisté de Linda Lemaire

Maquillage : Léa Coulanges

Perruquier : Lorenzo Belliot

Atelier postiches Marie-Ange • Paris

Lumière : Jean-Louis Cannaud

Son : Jean-Pierre Chalon

Régie plateau : Philippe Berteaud

Affiche (magnifique) : Maurice Guerre

Du 20 mars au 3 avril 1998, les mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20 h 30, les jeudis à 19 h 30, les dimanches à 16 heures

Théâtre du Chêne-Noir • 8, bis rue Sainte-Catherine • Avignon

04 90 86 58 11

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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