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5 avril 1998 7 05 /04 /avril /1998 22:14

Le seul abri de l’homme

 

Il est si difficile, de nos jours, de dénicher un spectacle comique intelligent et exempt de bassesse… Je salue donc comme il se doit la performance de Dau et Catella dans la pièce qu’ils ont offerte au public du Théâtre du Chien-qui-Fume, avant-hier.

 

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J’ai rarement vu une comédie aussi riche dans sa variété stylistique. Les auteurs pincent en virtuoses les cordes de la harpe dramatique, et font résonner ses tonalités parodiques (leur version très particulière de Love me tender, entre autres !), fantastiques, grotesques, burlesques, extravagantes, ridicules, caricaturales, rythmiques, musicales (grand moment avec les sonneries !), visuelles, gestuelles (ah ! Catella « se faisant une ligne »… de fourmis !), mimiques, onomatopéiques, allitératives (« ce silence incessant… »), oniriques (les sabres-bougies)… En outre, ils dénichent subtilement dans la denture des mots les caries creusées par l’absurde et les exposent en pleine lumière.

 

En prime, ces duettistes explorent brillamment les ressources offertes par les costumes, par les voix, par la métrique (quelques alexandrins inracontables), par les modulations verbales. À cet égard, leur débit à la mitraillette et leur gymnastique buccale sont impressionnants.

 

Plus généralement, le travail en profondeur produit par ces deux professionnels scande la partition dramatique globale avec la précision pointilleuse d’un métronome.

 

Ce qui m’a peut-être le plus surpris, c’est le côté très physique du spectacle (le combat avec les sabres, par exemple). Le corps est un instrument à part entière et c’est en ça, aussi, que Dau et Catella rejoignent la tradition du cirque, dans sa pureté.

 

Il ne faudrait pas croire pour autant que l’Étroite Moustiquaire verse dans le comique angélique. Avec leur air de ne pas y toucher, le grand bellâtre d’Auguste et le petit Clown blanc teigneux nous remémorent utilement quelques vérités élémentaires, comme : « Tu connais un pouvoir qui se prend sans tricher ? » Et la fin glaçante, qui exhale brusquement et violemment les relents nauséeux d’un régime totalitaire, nous explose au nez et nous rappelle que nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes.

 

Alors si Dau et Catella prétendent que « l’étroite moustiquaire est le seul abri de l’homme face au pouvoir », moi, je dis que ce sont les œuvres d’artistes intelligents, telles que celles-ci, qui nous aident à résister. Et les quelques minuscules réserves que je peux émettre – mises en abyme et clins d’œil au public un peu appuyés – ne pèsent pas lourd face à la richesse inventive de l’ensemble. 

 

Vincent Cambier

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


L’Étroite Moustiquaire, de Dau et Catella

Avec Jacques Dau et Jean-Marc Catella

Le Chien qui fume • 75, rue des Teinturiers • Avignon

04 90 85 25 87

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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