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23 août 2009 7 23 /08 /août /2009 18:58

Un « Don Juan » à découvrir


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Avant toute chose, un petit éclaircissement s’impose : non, ce « Don Juan » n’est pas le chef-d’œuvre inconnu du grand Léon Tolstoï, l’auteur d’« Anna Karénine ». De qui, alors ? Eh bien, figurez-vous que le monsieur avait un cousin, Alekseï (1817-1875), à qui l’idée serait venue de s’attaquer au mythe après qu’il eut assisté à une représentation de l’opéra de Mozart en 1859. Un « Don Juan » slave et romantique, ça promettait de nous prendre par les tripes. Ce qu’accomplit en partie la production de la Cie Acte VII.

Êtes-vous déjà entré dans une salle de théâtre par le fond du plateau ? C’est une sensation assez délicieuse. On descend dans la salle comme dans une crypte, pour se retrouver face aux bancs de spectateurs. Là, tout est noir. Il n’y a aucun décor. Ce minimalisme est compensé par le soin certain apporté aux costumes. Les hommes portent de beaux pourpoints colorés, même le Commandeur (qui sera tué par Don Juan), est, coup supplémentaire du destin, le seul personnage masculin affligé d’une paire de bottes vraiment très laide. Mais passons.

Le propos de la pièce se passe en effet de tout élément de décorum. Tolstoï, aidé en cela par l’adaptation d’Emmanuel Desgrées du Loû, se concentre sur le duo d’amour et de mort formé par Don Juan et Donna Anna. On ne cherchera point ici d’Elvire, de Zerline… C’est une union-opposition qui ne peut que mal finir, car si Anna aime Don Juan d’un amour total, inconditionnel et désintéressé, Don Juan, lui, ne sait pas ce qu’il veut. Caroline Hestin interprète avec beaucoup d’intensité et d’élégance ce magnifique personnage de femme mal aimée, mais qui cherche jusqu’au bout à croire que le bonheur serait possible avec celui qu’elle aime. « Comme il pourrait m’aimer s’il le voulait ! », s’écrie-t-elle. Elle aime d’un amour jusqu’au-boutiste, avec cette endurance et cette façon autodestructrice d’accorder toujours à l’autre le bénéfice du doute. Caroline Hestin fait remarquablement ressortir les contradictions de Donna Anna. Son salut, elle le sait, consisterait à haïr Don Juan, et tout, depuis le plus simple bon sens jusqu’à son honneur de femme, devrait lui faire renoncer à jamais au commerce de cet homme, qui, pour quelques instants de bonheur, lui inflige par ailleurs mille tourments immérités.

Et ce Don Juan, donc. Au physique, son interprète, Oscar Relier, a quelque chose de Tom Hanks. Au moral, pour comprendre le personnage et la façon (convaincante) dont M. Relier l’interprète, oubliez Molière, oubliez Mozart, mais replongez-vous dans votre Shakespeare. Car c’est bel et bien à Hamlet que fait assurément penser le personnage. Certes, il est un véritable homme à femmes, qui plus est incroyant et épris de liberté. Mais nombre de traits du seigneur ibère rappellent le prince du Danemark ! Par exemple : dans une scène d’une incroyable cruauté, on voit Don Juan jouer la sérénade à un laideron (le metteur en scène en fait même un affreux travesti !) sous les yeux de Donna Anna et de son père, venus le rencontrer sur la promenade publique le jour des fiançailles. On pense à Hamlet face à Ophélie éperdue, quand il lui conseille d’aller se faire nonne dans un couvent. De même, Don Juan déclare : « Comme un acteur sur scène, je rentrerai dans mon rôle », phrase qui pourrait sortir de la bouche du héros shakespearien. Sans parler de la fin tragique de Donna Anna-Ophélie.

On pourrait ainsi multiplier les parallèles. Cependant, alors qu’Hamlet poursuit, même de façon hasardeuse, un but, le texte et l’interprétation font ici ressortir que, à l’inverse, ce Don Juan erre sans savoir où il va. C’est une sorte de nettoyage existentiel par le vide. M. Relier n’en fait pas tant un séducteur triomphant qu’un homme somme toute assez lâche, incapable de tomber le masque et d’avoir des relations franches avec les autres.

Face à lui, Axel Ducret, avec sa légère moustache et ses traits fins, incarne un Don Octavio juvénile qui endosse, au propre comme au figuré, un costume trop grand pour lui : un chevalier servant à l’amour jamais récompensé, qu ne fait pas le poids face à la figure pleine et passionnée de Donna Anna, et cible facile pour le roué Don Juan. Quant au personnage de Leporello, il est incarné par une femme, Muriel Adam, choix qui se révèle pertinent même si au début le personnage (ou son interprétation ?) manquent de relief. Mais la comédienne livre un petit morceau de bravoure quand, alors que Don Juan est recherché par l’Inquisition, elle se déguise en envoyé du pape et admoneste vertement le soldat « hérétique » venu chercher son maître. C’est une scène comique très réussie. J’ai également beaucoup apprécié les apparitions pleines d’énergie malicieuse de Mehdi Harad en Boabdil, « maurisque » secouru des griffes de l’Inquisition par Don Juan et qui se met à son service. Dommage qu’on ne le voie pas plus souvent.

Dommage, aussi, que la pièce soit un peu plombée par ces quelques passages mettant en scène Satan et un « Esprit » du Bien. Le premier, incarné par Stéphane Demangeat, ressemble à s’y méprendre au Joker du dernier Batman, et sa diction (sons suraigus, voyelles traînantes, sans compter plusieurs hésitations) est diablement… agaçante. C’est décidément du côté des sons que plusieurs choses pèchent, car il faudrait aussi mentionner une bande-son parfois trop forte (lors du souper chez Don Juan, elle couvre la voix de Mlle Hestin), des transitions musicales entre les scènes abruptement coupées ou encore des bruits parasites derrière les coulisses (suggestion : se faire sponsoriser par une marque de sirop pour la toux). Cela dit, le spectacle tient bon ses deux heures quinze et gagne en consistance, grâce à la qualité de l’interprétation qui compense une mise en scène sans surprise. 

Céline Doukhan


Don Juan, d’Alekseï Tolstoï

Compagnie Acte VII

06 74 57 05 11

yeddl2003@yahoo.com

http://actevii.over-blog.com

Traduction, adaptation et mise en scène : Emmanuel Desgrées du Loû

Avec : Oscar Relier, Muriel Adam, Caroline Hestin, Stéphane Demangeat, Esther Ségal, Clémentine Stépanoff, Axel Ducret, Mehdi Arad, Stéphane Rouabah, Jean Marzouk, Nicolas Planchais

Costumes : Danielle Delobel, Nathalie Hamel

Création musicale : Francis Marie-Magdelaine

Théâtre du Nord-Ouest • 13, rue du Faubourg-Montmartre • 75009 Paris

Réservations : 01 47 70 32 75

www.theatredunordouest.com

Du 16 avril au 22 septembre 2009 dans le cadre du cycle « Don Juan et le libertinage »

Dernières dates : 22 août à 14 h 30, 26 août à 20 h 45, 28 août à 20 h 45, 22 septembre à 20 h 45

Durée : 2 h 15

20 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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